C’est encore un bel exploit qu’ont com­mis les dis­trib­u­teurs en rebap­ti­sant le film «Spir­its» («esprits») pour rem­plac­er le titre orig­i­nal «Shut­ter» («obtu­ra­teur»). C’est tout de même une drôle de manie de tro­quer un mot anglais con­tre un autre pour l’exploitation française, et il fau­dra bien qu’on s’interroge sérieuse­ment un jour sur l’utilité de cette désagréable cou­tume: ren­dre le film plus digeste qu’il est? Dans le cas de Spir­its, c’est raté…

Cela fait un moment que le ciné­ma d’horreur japon­ais et Hol­ly­wood se toisent du regard. Jusqu’à main­tenant, leur union s’est surtout résumée à une suc­ces­sion de remakes des suc­cès locaux de l’un, amé­nagés pour l’autre: Ring, The Grudge, Kairo… Tous sont passés à la moulinette des grands stu­dios. Mais à ce jour il n’y avait encore jamais eu de pro­jet com­mun où, main dans la main, pro­duc­teurs nip­pons et yan­kees mèn­eraient à bien d’une seule voix un film ensem­ble. C’est chose doré­na­vant faite avec Spir­its, remake (curieuse ironie) d’un hit thaï­landais (Shut­ter), trans­posé ici au Japon avec des héros améri­cains. Alors? Que donne le croise­ment de ces deux ciné­matogra­phies qu’un océan pas si paci­fique sépare?

Dans le cas de Spir­its, pas grand-chose puisque le film hérite de tous leurs défauts: à la fois creux et mièvre dans le traite­ment des per­son­nages (pour le côté hol­ly­woo­d­i­en) et maniéré, poseur et imper­son­nel dans sa réal­i­sa­tion (pour le côté japon­ais). Un film bâtard en somme, que per­son­ne n’assume vrai­ment. Et comme il se doit d’une co-pro­duc­tion inter­na­tionale issue d’aucun désir par­ti­c­uli­er – si ce n’est une vague volon­té des pro­duc­teurs de s’associer –, le film enfile les clichés scène après scène comme des per­les de vacuité sur un chapelet de mis­ère. Tout y passe: de l’apparition soudaine d’un fan­tôme sur la route en pleine nuit provo­quant un acci­dent de voiture, aux énig­ma­tiques traces spec­trales sur les pho­togra­phies menant vers un insond­able mys­tère en pas­sant par les bruitages inquié­tants, la rampe d’escalier trem­blotante, les mirages cauchemardesques dans les reflets de miroir et l’inévitable twist[1]. Rien du cat­a­logue du genre très pous­siéreux qu’est le film de fan­tôme japon­ais ne nous est épargné.

L’accumulation de clichés en soi n’est pas néces­saire­ment une mau­vaise chose, pour peu que l’on sache en jouer, les met­tre à dis­tance ou les iro­nis­er, ça peut être un bon moyen de les dénon­cer (comme dans cer­tains films de Joe Dante ou John McTier­nan). Mais quand ils devi­en­nent le sys­tème de fonc­tion­nement du film, ce sur quoi on se repose pour don­ner un peu de corps à la mise en scène, quand on les prend au mot, bref, quand on n’a même pas con­science qu’ils sont des clichés, alors ils ne témoignent que de la grande mol­lesse avec laque­lle le film fut con­fec­tion­né. Spir­its devient donc un spec­ta­cle un peu pathé­tique, en rai­son du décalage entre ce qu’on devine être le manque de con­vic­tion de l’équipe tech­nique qui réalise paresseuse­ment le film, et les comé­di­ens, Rachael Tay­lor en tête, qui met­tent du cœur à l’ouvrage pour appli­quer les méth­odes enseignées lors de leur coû­teuse for­ma­tion d’act­ing ôtant tout leur naturel et leur spon­tanéité aux comé­di­ens, ren­dant leur jeu encore plus atroce. C’est peut-être ça qui fait le plus peur dans ce film.

Notes

Notes
↑1 Après une telle énuméra­tion, est-il bien utile de résumer l’histoire?