Spar­ring, le pre­mier film de l’acteur Samuel Jouy (vu, entre autres, dans Un Français ou Gau­guin), se fonde sur un pari hasardeux. En pen­sant entière­ment le long-métrage pour le jeu de Math­ieu Kasso­vitz et sa propen­sion à user de la tech­nique issue de l’Actors Stu­dio (l’acteur a appris la boxe et offi­cielle­ment com­bat­tu en juin dernier, après s’être beau­coup épanché dans la presse sur sa nou­velle pas­sion), le réal­isa­teur pre­nait le risque de se can­ton­ner à un film-per­for­mance. Cela aurait pu fonc­tion­ner dans une optique inven­tive et expéri­men­tale, moins dépen­dante d’une logique nar­ra­tive. Il n’en est rien : si le long-métrage de Jouy s’ouvre sur la gueule cassée de sa star, amochée par un énième com­bat per­du, il dévoile claire­ment aus­si son pro­gramme, le guérir in fine de tous ses stig­mates per­son­nels. Il manque à Spar­ring une cer­taine authen­tic­ité. Cette rédemp­tion se déploie dans un réc­it des plus banals, une revanche sociale incrustée dans un nat­u­ral­isme arti­fi­ciel et car­i­cat­ur­al qui con­di­tionne tout. Ain­si, le scé­nario bâclé surligne la pré­car­ité de la famille de Steve, employé de can­tine le jour, boxeur médiocre la nuit, dont le seul espoir de ren­vers­er le déter­min­isme réside dans le don de la fille aînée pour le piano. On voit poindre ici un sché­ma­tisme psy­chologique et soci­ologique balourd dans une suc­ces­sion de dialec­tiques : père laborieux/fille douée, boxe comme une activ­ité roturière/piano comme un art noble — le seul enjeu du film con­sis­tant à savoir si Steve gag­n­era assez d’argent en se sac­ri­fi­ant sur le ring comme spar­ring part­ner de la star Tarek M’Barek (Souley­mane M’Baye) pour acheter un piano à sa progéni­ture.

On pour­rait rétor­quer à ce sché­ma­tisme qu’il offre, au con­traire, une sim­plic­ité de l’action dont se nour­rit tra­di­tion­nelle­ment le mélo­drame sportif, qui plus est quand celui-ci met en scène la boxe, dans le sil­lage de Rocky (que Samuel Jouy cite explicite­ment au détour d’un long trav­el­ling sur les quais du port du Havre, suiv­ant le foot­ing de Kasso­vitz en survête­ment large et en sweat à capuche). Mais la naïveté chaleureuse qui devrait en découler — “à la Ken Loach” — ne prend jamais tant Spar­ring est déséquili­bré par son cast­ing : isolé au milieu de non-acteurs (Olivia Mer­i­lahti, chanteuse du groupe The Dø, Souley­mane M’Baye, boxeur pro­fes­sion­nel), Kasso­vitz ne peut qu’écraser la con­cur­rence en sachant jouer de son corps pour impos­er sa présence à l’écran. De façon assez ironique, se repro­duit extra-diégé­tique­ment la sit­u­a­tion diégé­tique : tout comme Steve, de par son âge et sa tech­nique approx­i­ma­tive, ne peut aider le cham­pi­on M’Barek à s’entrainer con­ven­able­ment pour son futur com­bat, les acteurs qui entourent Kasso­vitz ne peu­vent lui per­me­t­tre de se con­trôler et de ne pas sur­jouer. Par­fois en roue libre, son inter­pré­ta­tion est un fes­ti­val de mim­iques, de pos­tures cour­bées, de gri­maces, de gestes apeurés, de voix érail­lée et con­fuse. S’il est un des rares acteurs français à plutôt priv­ilégi­er l’interprétation physique que psy­chologique (citons au moins avec lui Denis Lavant) ou à faire pass­er la sec­onde par la pre­mière, cette capac­ité salu­taire se retourne con­tre le film qui en fait un totem beau­coup trop écras­ant. Spar­ring ne peut alors jamais être vrai­ment autre chose qu’un one-man-show cabotin dans un cocon ciné­matographique bien trop con­ven­tion­nel.