Le Cana­da tiendrait-il en Andrew Cividi­no un suc­cesseur de Xavier Dolan ? C’est le rac­cour­ci qu’empruntait volon­tiers une presse anglo-sax­onne bien indul­gente au moment de la sélec­tion de son pre­mier long-métrage à la Semaine de la cri­tique, en mai dernier. Il y a fort à pari­er que ce rap­proche­ment s’opère par défaut, en l’absence de dénom­i­na­teurs com­muns à leurs deux ciné­mas, à com­mencer par leurs géo­gra­phies respec­tives. Le « géant assoupi » dont il est ici ques­tion – du nom d’un mas­sif sur­plom­bant la rive nord du lac Supérieur, dans l’Ontario – met aux prise Adam, un ado­les­cent intro­ver­ti de 15 ans avec Nate et Riley, glan­deurs du même âge flir­tant avec la petite délin­quance. Le pre­mier est issu d’une famille aisée, en vil­lé­gia­ture dans un cadre à la majestueuse indif­férence. Les deux autres, qui sont cousins, passent l’été chez leur grand-mère, comme d’autres sont mis à l’isolement. Tous trois trompent leur ennui comme ils peu­vent, alter­nant actes de van­dal­isme et cha­pardages, quand ils ne retour­nent pas con­tre eux-mêmes leurs pro­pres frus­tra­tions.

Crescendo de l’humiliation

De ces rap­ports de force, c’est Adam, le moins sûr et le plus frêle du trio, qui fait les frais plus sou­vent qu’à l’accoutumée. Le réc­it d’apprentissage con­tourne toute­fois l’ornière de la lutte des class­es qu’annonçaient ses prémices, en soumet­tant suc­ces­sive­ment cha­cun de ses trois pro­tag­o­nistes à l’épreuve de sa vérité intime. Nate, le bul­ly de ser­vice, devient ain­si à son tour l’élément minori­taire du groupe lors d’une par­tie de Monop­oly tumultueuse où son impul­siv­ité s’avère vite incom­pat­i­ble avec le principe même de jeu de société. Quant à Adam et Riley, leur dialec­tique est cham­boulée par une atti­rance mutuelle, que l’arrivée d’une jeune fille con­voitée par les deux garçons lais­sera à l’état de latence, comme bien d’autres choses dans ce film à la fois ouverte­ment décep­tif et pressé de trop dire. Déroulant tous les fils de sa pelote scé­nar­is­tique (et ils sont nom­breux), Sleep­ing Giant croit ain­si bon d’affubler Adam d’un père infidèle. À la trahi­son sen­ti­men­tale s’ajoute donc la décep­tion pater­nelle, exac­er­bant les ten­sions déjà à l’œuvre entre les per­son­nages. On s’en doute, le pire n’adviendra pas là où l’on attend, fausse piste vers laque­lle Cividi­no dirige le spec­ta­teur d’un pas un peu trop assuré.

Vibrant d’échos auto­bi­ographiques évi­dents, ce teen movie doit beau­coup au body lan­guage élec­trique de ses inter­prètes (men­tion spé­ciale à Nick Seri­no pour sa presta­tion de sociopathe inten­able). Cette ciné­ma­tique des corps n’en reste pas moins gâchée par une mise en scène qui se con­tente d’épouser au plus près le moin­dre de leurs mou­ve­ments, faute d’idées véri­ta­bles. Se refu­sant presque sys­té­ma­tique­ment au cadre, la caméra embar­quée à l’épaule vib­ri­onne en tout sens autour de ses acteurs, par­fois sai­sis par des ralen­tis sur­sig­nifi­ant le sens des scènes (notam­ment celles qui dépeignent l’éveil au désir homo­sex­uel). On l’a com­pris, tout ici par­le l’espéranto indie en rota­tion annuelle dans les fes­ti­vals du monde entier, qui ont naturelle­ment ouvert leurs portes à ce pre­mier essai for­maté pour leur plaire. En dépit du malaise qu’il s’efforce de dis­tiller à grands ren­forts d’inserts mal­ick­iens (plans de che­nilles en train de se mou­voir ou de cadavres d’oiseaux), le mys­tère de l’adolescence se dérobe avec con­stance à Cividi­no. C’est pré­cisé­ment de l’autre côté du lac Supérieur, dans le Michi­gan qui sert de décor à The Myth of the Amer­i­can Sleep­over et à It Fol­lows, que son con­tem­po­rain David Robert Mitchell a su le cern­er, avec infin­i­ment plus de justesse, mais aus­si d’audace.