Com­ment ne pas penser à Dou­glas Sirk en décou­vrant Silent Voice, superbe mélo­drame et pre­mier long-métrage de la jeune réal­isatrice Naoko Yama­da ? Adap­té du man­ga du même nom signé Yoshi­to­ki Ōima, le film racon­te l’his­toire de deux indi­vid­u­al­ités en souf­france, mal­menées par une suc­ces­sion d’épreuves qui les oblig­era à affirmer leur iden­tité. Shōko Nishimiya est une jeune fille vic­time de sur­dité : placée dans une classe d’en­ten­dants où elle n’a pas d’autre choix que de faire fi de ses lim­ites physiques, elle devient d’abord un objet de curiosité, avant d’être inté­grée par ceux qui la pren­nent en com­pas­sion ou rejetée par ceux qui ne tolèrent pas que ce hand­i­cap puisse la sin­gu­laris­er. Shōya Ishi­da est l’un d’eux : trublion en herbe, jamais à une provo­ca­tion près, il ne sup­porte pas la pitié que lui inspire cette nou­velle cama­rade de classe et décide de la mar­tyris­er… jusqu’au jour où il va trop loin, la blesse et s’at­tire l’opprobre de tous (sa famille, ses pro­fesseurs et ses cama­rades de classe qui se désol­i­darisent lâche­ment de ses actes). Les années passent et le garçon devenu ado­les­cent se traîne cette cul­pa­bil­ité comme Jésus porte sa croix : isolé de tous, se sen­tant indigne de toute ami­tié, Ishi­da a néan­moins le pro­jet fou d’ap­pren­dre la langue des signes et de retrou­ver celle qui, autre­fois, fut la vic­time de ses brimades. À la manière de Bob Mer­rick dans Le Secret mag­nifique, réal­isant l’é­ten­due de son égoïsme et cher­chant coûte que coûte à se racheter, le jeune héros de Silent Voice court trag­ique­ment après une rédemp­tion qui pour­rait n’être qu’il­lu­soire. Cette ini­tia­tive suf­fi­ra-t-elle à l’ab­soudre de sa faute passée ?

Cheminement tortueux

Tout le génie de Silent Voice est juste­ment de ne pas répon­dre de manière aus­si pro­gram­ma­tique que red­outé à cette ques­tion éminem­ment morale. Alors que la durée du film est rel­a­tive­ment longue — plus de 2h10 –, on sera sur­pris de con­stater que la con­fronta­tion au cœur même de l’en­jeu arrive rel­a­tive­ment tôt et qu’elle ne résoudra pas d’un coup de baguette mag­ique le poids qui pèse sur les épaules d’Ishi­da. C’est que le cœur secret du film est beau­coup plus enfoui qu’il n’y paraît et le chemin pour l’at­tein­dre tout aus­si tortueux. D’in­spi­ra­tion à la fois exis­ten­tial­iste et phénoménologique, le réc­it pose la ques­tion du poids des actes et de la cul­pa­bil­ité qui en découle, mais inter­roge égale­ment le rap­port de l’in­di­vidu au monde qui l’en­toure : pour Ishi­da comme pour Nishimiya, il s’ag­it de sur­mon­ter deux obsta­cles (la honte pour le pre­mier, la sur­dité pour la sec­onde) pour enfin espér­er naître au monde et vivre pleine­ment par­mi les leurs. Au-delà des qual­ités d’écri­t­ure dont le réc­it fait indé­ni­able­ment preuve, la force du pro­pos passe par d’é­ton­nants et superbes par­ti-pris de mise en scène : les décadrages répétés qui nous privent sou­vent du vis­age des pro­tag­o­nistes dès lors qu’il y a une scis­sion entre leur corps et leur tumulte intérieur, mais aus­si ces croix sur les vis­ages des autres élèves qui appa­rais­sent et dis­parais­sent au gré de la capac­ité d’Ishi­da d’ac­cepter de s’ou­vrir aux autres. Tout le film de Naoko Yama­da est nour­ri par cette généreuse ques­tion : com­ment sur­mon­ter l’ob­sta­cle de l’en­veloppe cor­porelle pour laiss­er les émo­tions et les sen­ti­ments véri­ta­bles (l’ami­tié, l’amour ou tout sim­ple­ment l’es­time de l’autre) cir­culer ? Ueno — l’un des per­son­nages les plus com­plex­es et beaux du film — en est le par­fait exem­ple : inca­pable de jouer autre chose que le rôle de la méchante auquel elle a été assignée, elle souf­fre en silence de ne jamais pou­voir exprimer les réels sen­ti­ments qui l’ani­ment.

À l’écoute du monde

Au-delà de la typolo­gie habituelle qui car­ac­térise les physiques des per­son­nages issus de l’u­nivers man­ga (corps longs et affûtés, vis­ages pleins et ronds, yeux et bouch­es démesuré­ment grands qui per­me­t­tent de sur­jouer l’ex­pres­siv­ité), la réal­isatrice se repose égale­ment sur son mon­tage, ses rac­cords, son arrière-plan, les décors — des paysages aux tonal­ités impres­sion­nistes — et les pro­fondeurs de champ pour offrir un bel écrin aux sen­ti­ments con­tra­dic­toires qui ne cessent de par­courir le groupe d’ado­les­cents. Mais surtout, tout au long du film, ce sont deux régimes d’im­ages qui sont mis en con­fronta­tion pour mieux ren­dre compte de cette douleur duelle qui nour­rit le drame. Si l’essen­tiel du scé­nario s’ar­tic­ule autour d’une trame rel­a­tive­ment clas­sique, ce sont toutes les nom­breuses rup­tures au mon­tage qui font de Silent Voice bien plus qu’un objet académique : des faux-rac­cords volon­taires aux par­en­thès­es oniriques qui nous font bas­culer dans les visions tortueuses de nos pro­tag­o­nistes, c’est une véri­ta­ble approche sen­si­tive qu’of­fre le film. Cette dimen­sion qua­si organique rend d’au­tant plus boulever­sant le dénoue­ment qui se pro­file. En aucun cas le par­don atten­du de Nishimiya ne devient enjeu de réso­lu­tion : c’est toute la capac­ité d’Ishi­da à se par­don­ner lui-même qui con­di­tion­nera cette pos­si­ble rédemp­tion, loin de la leçon de morale atten­due. L’océan de larmes qui inonde le vis­age du jeune garçon lors de la dernière scène n’est finale­ment que le signe de sa pro­pre vic­toire et en aucun cas un aveu de faib­lesse. En extéri­or­isant ain­si son trop-plein de douleur et d’hu­man­ité face au monde, il s’a­ban­donne aux pos­si­bles ver­tus de la douce con­so­la­tion.