Rares sont les cinéastes capa­bles de retran­scrire avec justesse la com­plex­ité des sen­ti­ments ado­les­cents, à un âge où tout se pré­cip­ite et se trou­ble. Si les deux per­son­nages prin­ci­paux de Liz et l’oiseau bleu sont qua­si­ment des adultes en devenir, impos­si­ble ici de ne pas avoir en tête la fin de Stand by me de Rob Rein­er, qui résumait par son ultime réplique le car­ac­tère unique des ami­tiés ado­les­centes : « I nev­er had friends like the ones I had when I was twelve. Jesus, does any­one ? ». Dans cette lignée, ce spin-off de la série d’animation japon­aise Sound ! Eupho­ni­um inti­t­ulé Liz et l’oiseau bleu narre la rela­tion entre Nozo­mi et Mizore, deux lycéennes amies depuis l’enfance. Hormis leur amour de la musique et les répéti­tions de l’orchestre dont elles font par­tie, les deux ado­les­centes n’ont rien en com­mun : si la pre­mière est extraver­tie et pop­u­laire, la sec­onde, timide, évite la com­pag­nie de ses cama­rades. Vouant une admi­ra­tion sans lim­ite à Nozo­mi, Mizore n’existe qu’à tra­vers son amie. C’est là que réside l’enjeu du film : com­ment s’affirmer et se libér­er du regard que l’on pose autant sur autrui que sur soi-même ?

Les sens et le miroir

À l’instar de Silent Voice, la force de Liz et l’oiseau bleu passe par une mise en scène aus­si maîtrisée que décon­cer­tante : la grande majorité du film ne laisse appa­raître que les pieds ou les jambes des per­son­nages quand elle ne mul­ti­plie pas les décadrages, autant de choix qui per­me­t­tent de faire transparaître les dif­fi­cultés qu’ont ces ado­les­centes à se posi­tion­ner ou à se définir comme indi­vidu au sein d’un même groupe. C’est que le lan­gage cor­porel se révèle pri­mor­dial dans le ciné­ma de Yama­da. Riche en gros plans sur des vis­ages et des gestes révélant le mal-être et l’angoisse per­cep­ti­ble des ado­les­centes, Liz et l’oiseau bleu voit par exem­ple Mizore touch­er mécanique­ment ses cheveux ou observ­er à maintes repris­es – de très près – un aquar­i­um où nagent des fugus[1]. Par ailleurs, le film se révèle être une véri­ta­ble expéri­ence sonore : la res­pi­ra­tion des per­son­nages, le frot­te­ment des vête­ments ou encore les bruits de pas for­ment une « musique du quo­ti­di­en » tra­vail­lée par le tal­entueux com­pos­i­teur Ken­suke Ushio (déjà com­pos­i­teur de la bande orig­i­nale de Silent Voice) et liée à celle des instru­ments. Chaque détail visuel ou sonore nour­rit ain­si la part har­monieuse de l’œu­vre.

C’est dans cette per­spec­tive que l’orchestre du lycée exac­erbe les ten­sions provo­quées par le pas­sage à l’âge adulte. En pré­parant un con­cours de musique pour lequel elles doivent jouer un morceau adap­té du con­te alle­mand Liz et l’oiseau bleu, Mizore et Nozo­mi trou­vent en cette his­toire mer­veilleuse le reflet de leur pro­pre rela­tion : au même titre que Liz garde sous sa coupe un oiseau bleu tem­po­raire­ment trans­for­mé en jeune fille, Mizore s’accroche dés­espéré­ment à son ami­tié avec Nozo­mi alors que son envol se pro­file. Le film s’articule dès lors autour de ces deux his­toires d’amitié s’accordant par­al­lèle­ment, plusieurs séquences issues du con­te venant entre­couper l’intrigue lycéenne. Afin de reli­er ces deux réc­its enchâssés, Naoko Yama­da opte pour de superbes dessins à l’aquarelle sur fond blanc. À l’image de ces douces tran­si­tions effec­tuées entre deux styles graphiques rad­i­cale­ment dif­férents, la réus­site de Liz et l’oiseau bleu tient à son entrelace­ment gra­cieux et poé­tique du con­te fan­tas­tique, du teen movie et du film musi­cal. De quoi défini­tive­ment con­firmer les espoirs placés en sa promet­teuse réal­isatrice.

Notes

Notes
↑1 Le fugus est un pois­son japon­ais réputé pour sa chair déli­cieuse et sa capac­ité à provo­quer de très graves intox­i­ca­tions.