L’an dernier, Critikat pas­sait à côté de la sor­tie de ce film. La tor­peur aoû­ti­enne, peut-être ; de vilains préjugés, sans doute. À l’heure des bilans, nous étions pour­tant trois rédac­teurs à le faire fig­ur­er dans notre Top 2010. Plus qu’un rat­tra­page, voici donc un nos­tra cul­pa, his­toire de bien com­mencer l’année. Où l’on expli­quera pourquoi Step Up 3D, loin de n’être qu’un nég­lige­able pro­duit de con­som­ma­tion, est un beau film de ren­con­tres et de défis, de mou­ve­ments et d’interruptions, qui pro­pose l’une des plus con­va­in­cantes util­i­sa­tions de la 3D à ce jour.

Sexy Dance 3, c’est un Alice au pays des mer­veilles où le lapin serait rem­placé par les dernières pom­pes col­lec­tor de Nike. C’est Stan­ley Donen qui aurait passé un con­trat avec MTV. C’est West Side Sto­ry à l’ère de la 3D. C’est ce que Hol­ly­wood, dans toute sa fasci­nante ambiguïté, fait de mieux sous les apparences du pire : le film pro­duit en série qui reprend des recettes éculées tout en expéri­men­tant l’air de rien, qui cible un pub­lic pré­cis tout en se situ­ant à la croisée des cul­tures, qui rend obsolète la dis­tinc­tion entre respect docile des con­ven­tions et inscrip­tion dans une riche tra­di­tion, entre manger à tous les râte­liers et pro­pos­er une forme inat­ten­due et stim­u­lante de métis­sage. L’histoire du ciné­ma améri­cain, his­toire d’émi­grants et de recy­clage, est rem­plie de ce type de con­tre­ban­des. Sous le masque du mar­ket­ing, il faut voir en Sexy Dance 3 une nou­velle occa­sion de jeter, à une cer­taine vitesse, des corps dans l’espace et de voir com­ment ils l’habitent ou le trans­for­ment. Si bien que le film de Jon Chu ne fait pas que nous ven­dre des pos­tures, des atti­tudes et des tubes de hip-hop : il enreg­istre quelque chose du rythme con­tem­po­rain et de la façon dont les corps l’investissent, s’y plient et sur lequel, sou­vent, ils s’éprouvent.

Il n’y est ques­tion que de ren­con­tres, d’affrontements, de dialec­tique, de crossover, avec la danse pour lan­gage et cen­tre de grav­ité. Espace de défis agres­sifs mais rit­u­al­isés (sorte d’équivalent canal­isé des com­bats de rue), la danse y est aus­si une dis­ci­pline con­sciente de son his­toire et de ses formes – voir le tan­go à la soirée d’anniversaire tout droit sor­tie de Gos­sip Girl, le rafraîchissant hom­mage à Fred Astaire et Gene Kel­ly, l’allusion au bassin d’Elvis qui libéra toute une généra­tion – et un vecteur de croise­ment entre les cul­tures, les âges, les class­es sociales…

Mal­gré des dia­logues débiles, un réc­it pas plus mau­vais qu’un autre se tisse autour des notions de loy­auté et de trahi­son vis-à-vis de sa tribu, cette famille qu’on s’est choisie pour échap­per à la sienne, pour pou­voir être vrai­ment soi-même ou enfin quelqu’un d’autre. De toute façon, la finesse du scé­nario n’a jamais été néces­saire à la comédie musi­cale, qui tire son mode d’expression du dia­logue des dif­férences et du règle­ment des dif­férends par le son et le mou­ve­ment. Le genre, volon­tiers sché­ma­tique, ne con­tentera jamais les ama­teurs d’intrigues bien ficelées, de sit­u­a­tions vraisem­blables et de dia­logues sub­tils – qui pour­ront tou­jours étanch­er leur soif avec un bon bouquin. Tout sim­ple­ment parce que la comédie musi­cale – et avec elle le film de Jon Chu – ne racon­te que ceci : com­ment on lâche le réc­it pour son con­traire. Soit du temps en pure perte, qui ne se jus­ti­fie par rien d’autre que des besoins esthé­tiques ; des numéros qui étirent et figent le film au lieu de le faire avancer ; des plages mobiles qui se préoc­cu­pent davan­tage de nous faire jouir de l’instant que de nous men­er quelque part. Et ce n’est pas parce qu’il remet en cause la supré­matie de l’intrigue que le scé­nario d’une comédie musi­cale est for­cé­ment crétin. Il faut au con­traire une cer­taine habileté pour men­er le réc­it de cet aban­don, de cet appel irraison­né des corps à s’affronter – et se frot­ter – en dehors d’une quel­conque plongée psy­chologique. Sexy Dance 3 a d’ailleurs l’honnêteté de ne jamais déguis­er sa pau­vreté par des faux-sem­blants. Ses facil­ités ser­vent à ne pas s’attarder trop longtemps sur le super­flu (la sacro-sainte pro­fondeur des per­son­nages). Son hori­zon assumé n’est autre que plas­tique et dynamique : c’est la danse.

Or, sur ce ter­rain-là, le film est éblouis­sant, qui déploie à tra­vers des numéros tous plus spec­tac­u­laires les uns que les autres une exal­tante orgie ryth­mique et kinesthésique. Le titre orig­i­nal, moins idiot et racoleur que sa trans­po­si­tion « française », n’est pas Step Up (« inten­si­fi­er ») pour rien. Mal­heureuse­ment, le film ne passe plus en 3D, et il faut bien dire qu’en DVD, il perd un peu de sa magie. Car ce qui est en jeu dans la 3D, Jon Chu, à l’instar de James Cameron ou de Mar­tin Scors­ese[1]), l’a par­faite­ment com­pris : ce n’est pas le réal­isme, c’est de repouss­er les fron­tières fig­u­ra­tives du corps et de ses capac­ités. Le hip-hop con­stitue à cet aune un ter­rain de jeu idéal, où l’on rivalise d’athlétisme et d’inventivité pour pro­duire une flu­id­ité inhu­maine (l’homme-caoutchouc), une énergie ani­male (l’homme-chien) ou des déplace­ments robo­t­iques (l’homme-automate).

La danse n’est d’ailleurs jamais plus belle, dans Sexy Dance 3, que lorsqu’elle sem­ble dépass­er, voire nier le mou­ve­ment-même. On ne compte plus ces pas­sages où elle s’applique à le trouer de sautes, d’intervalles, de blocages, de fix­a­tions. Un corps s’interrompt dans ses tournoiements, comme si l’image se figeait soudaine­ment. Un sec­ond mul­ti­plie les sac­cades et autres altéra­tions mécaniques, comme s’il man­quait des pho­togrammes. Si le corps se fait machine, se laisse pénétr­er d’impulsions élec­triques et repro­duit cette régu­lar­ité qui ne se ren­con­tre pas dans la nature, c’est aus­si parce qu’il rivalise avec cette autre machine qu’est le dis­posi­tif-ciné­ma. Les corps des danseurs ne cessent de défi­er la vitesse de défile­ment des images et c’est sur ce ter­rain, peut-être, que se situe la vraie bat­tle.

Le ciné­ma, lui, abor­de cette bat­tle avec décon­trac­tion et dis­cré­tion. On pou­vait crain­dre de Sexy Dance 3 qu’il adopte cette manie du sur-découpage qui pul­vérise aujourd’hui presque toutes les scènes d’action. Mais la 3D de Jon Chu cherche assez à sidér­er son spec­ta­teur pour s’attarder sur ses images et se balad­er tran­quille­ment dans leur pro­fondeur. Du coup, les plans durent, la danse est accom­pa­g­née sans que jamais les out­ils du cinéaste ne ser­vent de sub­sti­tut à son dynamisme. Le plaisir qu’on tire des choré­gra­phies provient en par­tie de cette lis­i­bil­ité absolue et de ce beau théâtre que leur con­stru­it Jon Chu, en les soulig­nant juste ce qu’il faut, en les sou­tenant sans les brid­er. L’intelligence de l’art filmé, le respect que vis­i­ble­ment lui porte le réal­isa­teur, son ent­hou­si­asme com­mu­ni­catif devant les per­for­mances de ses acteurs, le poussent à ne pas leur porter atteinte et à nous ménag­er une place de choix dans l’espace du film.

Le prochain film de Jon Chu, un docu-biopic, a pour objet l’in­fâme star méchue pour ados Justin Bieber. En dépit de toutes nos craintes, nous serons au ren­dez-vous.

Notes

Notes
↑1 Nous atten­drons bien sûr de voir L’Invention d’Hugo Cabret pour nous pronon­cer sur sa réus­site dans ce domaine, mais les pro­pos du cinéaste sur le sujet sont plus qu’encourageants : « Cette tech­nolo­gie a une beauté bien par­ti­c­ulière. Les gens ressem­blent… à des stat­ues vivantes. Ils se dépla­cent comme des sculp­tures, comme des sculp­tures en mou­ve­ment. Comme des danseurs ! » (http://www.ecranlarge.com/article-details-17940.php”>http://www.ecranlarge.com/article-details-17940.php)