Il y a dans la démarche du nou­veau film de Ste­fano Savona (Palaz­zo delle Aquile, Tahrir, place de la libéra­tion) un motif évi­dent de sym­pa­thie. En s’in­téres­sant à une famille — nom­breuse — implan­tée depuis plusieurs généra­tions dans la périphérie de Gaza, le doc­u­men­taire tra­vaille à sor­tir la représen­ta­tion du peu­ple pales­tinien du car­can médi­a­tique qui le piège trop sou­vent — foule de vic­times anonymes vouées à la lamen­ta­tion pour les uns, foy­er de ter­ror­isme pour les autres. Le clan Samouni nous est présen­té en 2010, un an après un raid de l’ar­mée israéli­enne dans le cadre de l’opéra­tion “Plomb dur­ci”, où plusieurs de ses mem­bres ont été tués et la plu­part des maisons et des oliviers famil­i­aux détru­its, alors que même depuis la créa­tion d’Is­raël ils par­ve­naient à vivre dans une paix rel­a­tive. Cepen­dant, les Samouni de 2010 ne sont plus dans le deuil, la nos­tal­gie ou la rancœur (mal­gré une affiche anti-sion­iste vis­i­ble de temps à autre), mais dans la recon­struc­tion : replanter, tir­er ce qu’on peut des ruines, aller de l’a­vant, sans jamais s’api­toy­er sur leur sort (l’un d’eux, un soir au coin de feu, com­pare même le marasme des Pales­tiniens à celui… des Égyp­tiens). Ain­si, la pre­mière par­tie de Samouni Road nous donne à appréci­er un vis­age de ce peu­ple que l’on nous mon­tre trop peu : celui de la résilience, du refus de se définir par une souf­france sem­piter­nelle. Néan­moins, le film n’escamote pas le fait que cette résilience ne va pas de soi, qu’il s’ag­it d’une manière de sur­mon­ter une épreuve. C’est pourquoi il choisit de reporter à sa sec­onde moitié ce qui a précédé ce ras­sur­ant por­trait : la vie d’a­vant, les pré­parat­ifs d’un mariage, et puis le raid de jan­vi­er 2009, les pertes (on apprend le nom­bre des vic­times Samouni : vingt-neuf), les stig­mates (une petite fille devra vivre avec des éclats d’obus dans le crâne) et ce qui a immé­di­ate­ment suivi, le deuil, la colère, la récupéra­tion poli­tique par le Fatah et le Hamas. Arrivé sur les lieux juste après le raid, Savona a pu filmer les Samouni en deux temps, mais pour en invers­er l’or­dre chronologique ; ain­si, plutôt que la famille au bon­heur dévasté et attachée à se recon­stru­ire, il dépeint d’abord une volon­té de se rétablir avant de recon­stituer la mémoire douloureuse avec laque­lle ses sujets doivent vivre.

Les images manquantes

Cette louable démarche se heurte à un écueil. Dans la mémoire à recon­stituer, il y a ce que Savona n’a pas pu filmer et qu’il faut néan­moins évo­quer : le raid lui-même, et les frag­ments de la vie qu’il a inter­rompue. Sans images doc­u­men­taires sur ces moments passés, le cinéaste choisit de les recréer, à l’in­star de Rithy Panh et de ses fig­urines dans L’Im­age man­quante. En se bas­ant sur les sou­venirs des sur­vivants, des témoins et les résul­tats d’une com­mis­sion d’en­quête israéli­enne, il recon­stitue les faits anciens, les vis­ages et les lieux dis­parus, par le truche­ment de deux tech­niques d’an­i­ma­tion, ces scènes se retrou­vant ain­si au milieu du film, comme une charnière. La tech­nique majori­taire con­siste en une suc­ces­sion de dessins par grattage en noir et blanc. Les con­tours des per­son­nages et des décors sont fidèle­ment réal­istes, cepen­dant leurs tex­tures sem­blent con­stam­ment insta­bles, en muta­tion, grif­fées de trouées d’om­bre et de lumière, don­nant aux images un car­ac­tère onirique assez trou­blant, d’au­tant plus que le dessin com­pose des plans-séquences où le point de vue tend à tourn­er dans l’e­space autour des sujets, faisant vari­er leurs échelles. L’autre tech­nique, util­isée pour recon­stituer le moment où des Samouni furent pris pour cibles par des tirs aériens, s’avère plus prob­lé­ma­tique : elle con­siste en des sim­u­la­tions 3D de points de vue de drones israéliens, où les per­son­nages ne sont que des sil­hou­ettes blanch­es dans un décor gris. Si l’on com­prend la néces­sité de combler le déficit d’im­ages pour soutenir la mémoire, de tels choix de mise en scène à cet effet peu­vent inter­peller et laiss­er cir­con­spect : les pattes graphiques sem­blent fig­ur­er adéquate­ment les matières des sou­venirs et des archives, cepen­dant la ques­tion des points de vue matéri­al­isés par l’an­i­ma­tion, en par­ti­c­uli­er quand celle-ci place le regard du côté des engins de l’a­gresseur, se mon­tre floue. Cela jette un léger voile sur une entre­prise dont la final­ité et la démarche glob­ale s’avèrent pour­tant salu­taires — un refus de laiss­er les médias de masse s’ac­ca­parer la représen­ta­tion du monde.