Salem sem­ble tout d’abord s’inscrire dans les pas de Shéhérazade. Jean-Bernard Mar­lin com­pose de nou­veau une fic­tion aux accents shake­speariens qui s’appuie sur une matière doc­u­men­taire : les tragé­di­ens ont les traits des enfants des milieux pop­u­laires mar­seil­lais et nour­ris­sent les per­son­nages de leurs vécus. L’équili­bre recher­ché est toute­fois ici plus pré­caire. Il néces­site d’articuler les grands arché­types de fic­tions avec une quête de vérisme, sans pour autant vers­er dans une roman­ti­sa­tion déplacée de la pré­car­ité et de la vio­lence qu’elle dépeint. Si Salem partage avec Shéhérazade le charme du lan­gage fleuri de la jeunesse mar­seil­laise, aus­si âpre que chan­tant, fort est de con­stater que le cinéaste a cette fois la main beau­coup plus lourde sur le ver­sant romanesque. La romance impos­si­ble entre deux jeunes, Djib­ril et Cami­la, entrelace deux tem­po­ral­ités (l’enfance et l’âge adulte) et engage à la fois la des­tinée des familles habi­tant deux quartiers rivaux – façon Roméo et Juli­ette – et celle d’une ville en proie à une men­ace apoc­a­lyp­tique. Doté de pou­voirs de guéris­seur qu’il va trans­met­tre à sa fille Ali, Djib­ril pour­rait bien être le prophète capa­ble de lever la malé­dic­tion qui s’est abattue sur la cité phocéenne. Si la pre­mière strate de fic­tion – une tragédie qui se déploie sur le temps long – met en valeur le don de Mar­lin pour décel­er des vis­ages mar­quants (le jeu de miroir entre les acteurs inter­pré­tant le même rôle à dif­férents âges est d’ailleurs assez réus­si), l’é­paisse couche de mer­veilleux dont le cinéaste recou­vre son film s’avère d’un goût plus dou­teux.

On par­le à des­sein de couche, car la mise en scène de Mar­lin con­fère une place super­fi­cielle au sur­na­turel, à l’instar de cette teinte sépia qui imprègne la pho­togra­phie du film. L’imagerie religieuse au cœur du film, qui emprunte avec dés­in­vol­ture à tous les monothéismes et aux croy­ances occultes dans un syn­crétisme improb­a­ble, en est peut-être la mar­que la plus frap­pante. Si on sent bien que Mar­lin cherche à bâtir une sorte de néo­pa­gan­isme qui échap­perait à toute affil­i­a­tion religieuse (il ques­tionne la Foi, et non une foi), il donne surtout l’impression de filmer, non sans détache­ment, une bande de cré­d­ules plutôt que des croy­ants. En témoigne une séquence de guéri­son mirac­uleuse au sein d’une église évangéliste où le revire­ment des fidèles (suc­ces­sive­ment agres­sifs, dubi­tat­ifs et enfin exta­tiques) se joue en quelques sec­on­des, trois incan­ta­tions et qua­tre plans de coupe sur leurs réac­tions. Si les signes annon­ci­a­teurs abon­dent (des cri­quets, des chiens errants, des nuées d’oiseaux), le film ne parvient jamais à en tir­er prof­it pour sus­citer un trou­ble, les phénomènes restant à la marge de l’action au sein d’un mon­tage qui pour­suit invari­able­ment son train-train de thriller mafieux. Dans une apothéose grandil­o­quente, où les évène­ments trag­iques se pré­cip­i­tent, le cinéaste sem­ble même défini­tive­ment per­dre le Sud : dis­simulées sous un ver­nis clin­quant qui rap­pelle celui des films noirs de Jacques Audi­ard, les ver­tus doc­u­men­taires de son ciné­ma ne parais­sent plus qu’un pré­texte à une fic­tion suran­née.