Le pre­mier long-métrage de Julien Guet­ta (scé­nar­iste de for­ma­tion, il a notam­ment co-écrit Joueurs, sor­ti au début du mois) ne frappe pas par son orig­i­nal­ité. Démar­ré comme une farce ron­ron­nante, Roulez jeunesse effectue un virage à 180°, emporté par son esprit de sérieux, vers un mélo­drame social très appuyé : Alex, la quar­an­taine, mène son train-train quo­ti­di­en de dépan­neur auto­mo­bile dans l’entreprise de sa “môman”, très heureux d’être ain­si dis­pen­sé des con­trar­iétés réelles de la vie d’adulte, et en prof­ite pour mul­ti­pli­er les con­quêtes d’un soir. Manque de chance, l’une d’elle dis­paraît au petit matin et lui laisse sur les bras la garde de trois jeunes enfants. Le film s’enduit alors d’une couche de mis­éra­bil­isme — mineurs livrés à eux-mêmes, pau­vreté, mère tox­i­co­mane absente, tante infan­til­isée — qui n’est pas du meilleur goût tant elle sem­ble repein­dre arti­fi­cielle­ment de sa grav­ité et de bonnes inten­tions un objet par­faite­ment non­cha­lant. Ce glisse­ment vers le trag­ique pose prob­lème, comme s’il venait con­damn­er la comédie en tant que genre pas aus­si noble que le drame pour représen­ter et racon­ter le réel. Ce con­stat est encore plus dom­mage­able lorsqu’on envis­age Roulez jeunesse dans sa glob­al­ité : la pre­mière par­tie présente beau­coup plus d’atouts que la sec­onde. Avant de s’enfoncer dans une sur-écri­t­ure (la ques­tion de la parental­ité et de la respon­s­abil­ité déclinée à tous les niveaux, de l’émancipation mater­nelle d’Alex à son nou­veau rôle de père de sub­sti­tu­tion), Julien Guet­ta esquisse de jolis essais visuels. À com­mencer par le fil­tre enfan­tin qui s’applique sur l’image dans la pre­mière moitié : le gros camion jaune, les petites voitures qui s’amoncellent dans le garage, les t‑shirts col­orés, le film est vu à tra­vers les yeux d’un petit garçon.

Ce ton puéril ini­tial sied bien à Éric Judor, seul véri­ta­ble intérêt de Roulez jeunesse. Avant d’être beau­coup moins con­va­in­cant en acteur dra­ma­tique et de per­dre en spon­tanéité, embour­bé dans la pré­ciosité générale, le trublion s’amuse en adules­cent franc-tireur. La matu­rité humoris­tique de l’auteur de Pla­tane ou Prob­le­mos, passé par le ciné­ma de Quentin Dupieux, se révèle ici, même dans un film mineur. On y retrou­ve toutes les car­ac­téris­tiques qui con­stru­isent son rap­port au comique : une mécanique du pire qui voit s’accumuler les déboires mal­gré ses efforts désor­don­nés pour rétablir la sit­u­a­tion, sens inné de la réplique et de la ges­tic­u­la­tion, jeu avec la malchance et air benêt. En lui col­lant deux gamins dans les pattes, Julien Guet­ta ne pou­vait faire de plus beau ter­rain de jeu pour son acteur imper­turbable de gaucherie. Mieux, Roulez jeunesse se prête à une ironie bien vue : quand Alex se retrou­ve face à un groupe de jeune ado­les­cents avachis, débrail­lé, affublé d’un bébé, il passe immé­di­ate­ment pour un ringard à leurs yeux. Le clin d’œil du per­son­nage à l’acteur Judor est explicite : ex-idole des jeunes des années 2000, tou­jours appré­cié par la généra­tion qui a gran­di avec lui mais dépassé par la nou­velle — en témoignent les faibles scores en salle de La Tour 2 con­trôle infer­nale. Roulez jeunesse aurait sans doute gag­né en qual­ité à s’efforcer de rester jusqu’au bout sur la ligne comique “judori­enne”, tout en mufleries absur­des et effets de cul­b­u­to.