En s’in­téres­sant au cas d’une jeune femme en plein proces­sus de change­ment de sexe, la réal­isatrice alle­mande Sabine Bernar­di souhaitait met­tre en exer­gue les dif­fi­cultés d’in­té­gra­tion qui se posent aux transsexuel(le)s et plus par­ti­c­ulière­ment aux FTM (Female to Male). En dépit des nom­breuses mal­adress­es et des sché­mas scé­nar­is­tiques bien trop prévis­i­bles, Romeos parvient néan­moins à restituer une cer­taine dif­fi­culté de l’être, coincé dans un entre-deux.

Le ciné­ma, mis à part dans sa niche LGBT, donne rarement la pos­si­bil­ité à des per­son­nages trans­sex­uels d’oc­cu­per le pre­mier plan. Dans Romeos, le par­cours de Lukas n’est pas sans rap­pel­er celui de Bran­don Teena (mémorable Hilary Swank), jeune femme trav­es­tie en homme et plongée dans l’en­fer crasse de l’Amérique white trash de Boys Don’t Cry signé Kim­ber­ly Peirce (1999). Sauf qu’à la dif­férence de son cousin améri­cain, Lukas ne fait pas que revêtir un autre cos­tume pour repro­duire d’une cer­taine manière un sché­ma hétéro­sex­uel dom­i­nant (Bran­don tombait notam­ment amoureux de Lana, jouée par Chloë Sevi­gny), il entame un vrai proces­sus de trans­for­ma­tion pour devenir ce qu’il a tou­jours souhaité être : un garçon, quitte à en repro­duire les stéréo­types (sen­tir la sueur) et à s’épuis­er en exer­ci­ces mus­cu­laires lors d’un été canic­u­laire. Surtout, une fois devenu homme, cela ne l’empêche pas de tomber amoureux de Fabio, jeune lati­no joueur et dragueur qui ne sait rien de sa trans­for­ma­tion en cours. Ain­si, Romeos nous rap­pellera à juste titre que la trans­sex­u­al­ité n’amène pas vers l’hétéro­sex­u­al­ité, comme l’il­lus­trait tout aus­si bril­lam­ment le doc­u­men­taire de Sébastien Lif­shitz sur Bam­bi.

Au-delà de ce sujet à haute teneur soci­ologique, le film peine con­sid­érable­ment à sor­tir des sit­u­a­tions les plus atten­dues. L’amour ambigu (entre désir de l’autre et désir d’être comme l’autre) que porte Lukas au sul­fureux Fabio est source de rebondisse­ments prévis­i­bles, prenant de faux et inutiles détours pour finale­ment offrir au spec­ta­teur ce qui lui était refusé depuis le début : un acte sex­uel con­som­mé. Autour de ce leit­mo­tiv obses­sion­nel, se des­sine une galerie de per­son­nages sec­ondaires totale­ment incon­stants : Ine, la fausse-bonne copine com­préhen­sive quand ça l’arrange, Sven, le doux-atten­tion­né qui manque cru­elle­ment de déli­catesse au moment espéré, etc. Le plus grand ratage de cette écri­t­ure bien trop con­ven­tion­nelle compte tenu des enjeux abor­dés est prob­a­ble­ment la rela­tion qui lie Lukas à sa petite sœur fausse­ment com­plice. Com­ment ne pas penser à la déli­cate ambiguïté qui se dégageait de Tomboy dans un con­texte sim­i­laire en voy­ant la scène-clé de Romeos, telle­ment équiv­oque qu’elle en devient gênante dans sa manière de vouloir tout con­fron­ter, tout dévoil­er ? C’est le même embar­ras qui survient lorsqu’on abor­de la ques­tion médi­cale de la trans­for­ma­tion : entre néces­sité scé­nar­is­tique et voyeurisme com­plaisant, on a le désagréable sen­ti­ment que la réal­isatrice n’a jamais vrai­ment tranché.

En dépit de cette lour­deur, quelque chose fonc­tionne mal­gré tout, prob­a­ble­ment grâce à l’in­ter­pré­ta­tion de Rick Okon (dans le rôle de Lukas) qui cherche tout sauf le tour de force. Quand la réal­isatrice extirpe son per­son­nage prin­ci­pal des scènes de con­fronta­tion (Lukas-Ine, Lukas-Fabio, etc.), elle parvient à restituer avec une cer­taine sen­si­bil­ité une vraie dif­fi­culté d’être. L’en­tre-deux dans lequel se situe le per­son­nage prin­ci­pal (une trans­for­ma­tion loin d’être achevée) oblige à toutes sortes de com­pro­mis pour vivre par­mi les autres. C’est ce malaise con­jugué à une obsti­na­tion sans faille d’aller jusqu’au bout du proces­sus qui donne à Romeos tout son élan et une incar­na­tion qui fait défaut dès lors que les per­son­nages sec­ondaires ten­tent de tir­er la cou­ver­ture vers eux. D’une cer­taine manière, c’est comme si la réal­isatrice n’avait jamais réus­si à faire cohab­iter deux films : d’un côté, ceux qui doivent s’adapter à la trans­for­ma­tion de quelqu’un qu’ils ont tou­jours con­nu, de l’autre, l’af­fir­ma­tion d’un jeune garçon dans sa nou­velle iden­tité de genre. Les deux sont pour­tant liés mais Sabine Bernar­di n’a pas su con­stru­ire le point de cir­cu­la­tion entre ces enjeux.