Réal­isé à l’origine pour La Nuit trans de Canal + et récom­pen­sé aux Ted­dy Awards 2013, Bam­bi est un peu le chaînon man­quant des Invis­i­bles, précé­dent doc­u­men­taire césarisé de Sébastien Lif­shitz. En effet, après avoir don­né la parole aux vieux homo­sex­uels, le réal­isa­teur s’intéresse à la vie de Marie-Pierre Pru­vot, alias Bam­bi, l’une des pre­mières trans­sex­uelles français­es médi­a­tiques.

Sébastien Lif­shitz a ren­con­tré Bam­bi lors du Fes­ti­val du Film gay et les­bi­en de Paris, alors qu’ils étaient tous les deux mem­bres du jury et que le réal­isa­teur était en plein pré­paratif des Invis­i­bles. De là est venue l’envie de racon­ter l’histoire de cette femme qui défie les gen­res et dont la vie éton­nante sem­ble écrite pour le ciné­ma. Née de sexe mas­culin dans les années 1930, Bam­bi a passé son enfance et ado­les­cence en Algérie. C’est là qu’elle décou­vre le spec­ta­cle du Car­rousel, célèbre cabaret parisien de trav­es­tis. Pour ce jeune garçon qui s’est tou­jours sen­ti femme, cet événe­ment fait office de révéla­tion. Dans un élan de survie, à une époque où les alter­na­tives pour les trans­sex­uelles se rédui­saient à faire du spec­ta­cle, le tapin ou à se don­ner la mort, elle monte à Paris pour inté­gr­er la troupe du Car­rousel et y devient, pen­dant plusieurs années, l’une des artistes emblé­ma­tiques. Mais plus éton­nant – et con­traire­ment à ses con­sœurs de l’époque comme Coc­cinelle ou Marie-France –, Bam­bi mit un terme à cette car­rière d’artiste pour devenir une bril­lante pro­fesseur de let­tres (elle obtint les Palmes académiques) et ten­ter de vivre, pour repren­dre ses mots, comme «Madame tout le monde».

Alors que Les Invis­i­bles repo­sait sur un entrelacs de voix, Bam­bi se con­cen­tre ain­si sur une seule fig­ure mais n’en perd pas pour autant son uni­ver­sal­ité. À la fois por­trait intime, incur­sion dans les couliss­es d’un cabaret, prémiss­es d’une grande his­toire d’amour qui suit tou­jours son cours, le doc­u­men­taire des­sine aus­si en fil­igrane l’histoire des trans­sex­uelles en France depuis les années 1950. Une his­toire mécon­nue et pour le moins douloureuse où les prob­lé­ma­tiques liées aux change­ment de sexe (la prise d’hormones à une époque où elle n’était pas encore médi­cal­isée, l’opération, le change­ment d’état civ­il) côtoient le regard méprisant d’une société peu clé­mente (à cet égard les extraits d’époque de reportages télé sont édi­fi­ants).

Comme sou­vent chez Lif­shitz (et ce depuis La Tra­ver­sée), la quête du passé est sou­vent liée à un voy­age sur les lieux du sou­venir. Dès l’ouverture du film, le réal­isa­teur met ain­si en scène Bam­bi en Algérie, terre de son enfance, au milieu d’espaces qui, comme son corps, ont aus­si con­nu une muta­tion. La matière du doc­u­men­taire se mon­tre ensuite hybride, alter­nant entre­tiens en face-à-face, mis­es en sit­u­a­tions, images per­son­nelles de Bam­bi, pho­togra­phies, extraits de films (elle a tourné pour Claude Lelouch) et même chan­sons. De ces élé­ments dis­parates, le réal­isa­teur sait trou­ver le juste mélange par un sub­til jeu d’aller-retour entre l’intime et l’histoire. Surtout, il dis­tille avec parci­monie les images d’archive pour don­ner suff­isam­ment d’éléments aux spec­ta­teurs pour que son imag­i­na­tion puisse s’exercer par la seule voix de la pro­tag­o­niste.

Car en tant que femme de let­tres, Bam­bi maîtrise par­faite­ment la parole. Habituée des plateaux télé, elle a déjà amor­cé son tra­vail d’introspection par le biais d’une auto-biogra­phie parue il y a quelques années. Son dis­cours, à la fois pré­cis et syn­thé­tique, est donc par­faite­ment en phase avec la méth­ode de Lif­shitz qui, sans renier la spon­tanéité pro­pre au genre doc­u­men­taire, aime guider et met­tre en scène la parole pour touch­er au plus près l’essence de ses témoins. Il en ressort ain­si une cer­taine dis­tance émo­tion­nelle qui préserve le film de tout pathos, mal­gré la force et la grav­ité de cer­tains pro­pos. À l’api­toiement, Bam­bi préfère bien sou­vent le bon mot ou la déri­sion. Logique, lorsque l’on réalise que cette femme doit beau­coup à sa force de car­ac­tère et à cette cara­pace invis­i­ble qu’elle s’est con­stru­ite comme une bar­ri­cade. Les rares moments où l’émotion n’est plus con­trôlée sur­gis­sent telles des brèch­es et en devi­en­nent encore plus boulever­sants.

Déjouant les clichés et se défaisant de tout sen­sa­tion­nal­isme, Bam­bi se révèle une belle leçon de courage, d’amour et de vie. Le seul défaut du doc­u­men­taire est peut-être sa durée. For­maté pour la télévi­sion, il se con­cen­tre prin­ci­pale­ment sur la pre­mière par­tie de la vie de son héroïne. On aurait aimé que le voy­age se pro­longe un peu car, sans aucun doute, Bam­bi avait encore de belles choses à nous racon­ter.