Mon­teur attitré de Robert Guédigu­ian depuis trente ans, Bernard Sasia a décidé de par­ler de ce ciné­ma qu’il con­naît si bien en lev­ant le voile sur une méth­ode, un savoir-faire, un engage­ment. À par­tir d’ex­traits de nom­breux films, Sasia racon­te avec humil­ité la valeur de cette col­lab­o­ra­tion unique en son genre. Mais surtout, il donne une furieuse envie de (re)voir tous les films du réal­isa­teur mar­seil­lais.

La place de Robert Guédigu­ian dans le paysage du ciné­ma français est unique. Auteur de dix-sept longs-métrages entre 1980 et 2011, fort d’un très gros suc­cès pub­lic en 1997 (Mar­ius et Jean­nette, 2,65 mil­lions d’en­trées), le réal­isa­teur a tou­jours affir­mé une triple fidél­ité : celle envers sa ville, Mar­seille, qui n’a cessé d’être mon­trée sous toutes ses cou­tures (retenons par exem­ple le puis­sant La ville est tran­quille en 2001) ; celle envers sa troupe d’ac­teurs, indé­fectibles com­pagnons de routes, à la fois alter ego (Mey­lan, Dar­roussin) ou voix de la con­science (Ascaride) ; enfin, celle d’un engage­ment human­iste et poli­tique qui a tou­jours placé le réal­isa­teur du côté des tra­vailleurs et des utopistes (incroy­able con­clu­sion des Neiges du Kil­i­mand­jaro en 2011). S’il n’a pas tou­jours com­mis des chefs d’œuvre (les récents Voy­age en Arménie ou L’Ar­mée du crime l’at­tes­tent), Guédigu­ian a tou­jours réus­si à s’at­tir­er un énorme cap­i­tal sym­pa­thie, notam­ment en évi­tant les écueils de la bonne con­science de gauche tout en revendi­quant son goût com­mu­ni­catif pour un ciné­ma bricolé en com­mu­nauté. Ce qui fait la valeur de cet ensem­ble de films à part, c’est la ten­dresse sincère d’un regard bien­veil­lant – loin des pièges que nous ten­dent sou­vent les réal­isa­teurs démi­urges et moral­isa­teurs – envers des per­son­nages qui por­tent le trag­ique en eux.

On ne peut que saluer l’ini­tia­tive de Bernard Sasia, mon­teur attitré de Guédigu­ian depuis Dernier été en 1980, de vouloir pro­pos­er un doc­u­men­taire en forme de syn­thèse sur un ciné­ma qui, s’il a sou­vent répété les mêmes thèmes et réem­ployé les mêmes fig­ures sur trois décen­nies, ne s’est jamais asséché de l’in­térieur. En tant qu’homme de l’om­bre (Sasia con­fie par exem­ple avoir arrêté d’as­sis­ter aux tour­nages très rapi­de­ment), on serait ten­té de se deman­der quelle est la valeur ajoutée de son doc­u­men­taire par rap­port aux films mêmes. Mais on com­prend très vite que la démarche n’est pas ici de com­pil­er les moments forts mais de mon­tr­er com­ment la matière visuelle est ici tra­vail­lée, lev­ant le voile sur le choix d’une écri­t­ure ciné­matographique qui s’ef­fectue avant tout en salle de mon­tage. Habile, Robert sans Robert crée des cor­re­spon­dances entre les fig­ures, accom­pa­g­nant des per­son­nages qui ont vieil­li en même temps que les acteurs qui les inter­prè­tent. On devine alors à quel point les inter­ac­tions sont fortes entre le réel et la fic­tion, com­ment Guédigu­ian a util­isé le ciné­ma pour con­fron­ter ses con­vic­tions les plus intimes à leur représen­ta­tion. Le réel, celui des tra­vailleurs pré­caires et des délais­sés du sys­tème poli­tique, est au cen­tre de chaque film. Pour autant, c’est l’art du faux qui irrigue la mise en scène et le mon­tage, un faux rac­cord pou­vant devenir un véri­ta­ble élé­ment de con­tes­ta­tion du lan­gage ciné­matographique.

Et puis que serait le ciné­ma de Guédigu­ian sans ces vis­ages-écrans que le réal­isa­teur prend un vrai plaisir à sub­limer ? Jean-Pierre Dar­roussin et Ari­ane Ascaride, les fidèles de la pre­mière heure qui se sont pro­gres­sive­ment impos­er dans d’autres univers, Gérard Mey­lan, le charis­ma­tique infir­mi­er qui n’a jamais suc­com­bé aux sirènes du ciné­ma français, et puis la nou­velle généra­tion (Anaïs Demousti­er, Gré­goire Lep­rince-Ringuet, Julie-Marie Par­men­tier, etc.) qui ren­voie les vieux de la vieille à leurs con­tra­dic­tions et à la lim­ite de leurs engage­ments idéologiques. Il y a dans Robert sans Robert un vrai plaisir ludique à nav­iguer d’une œuvre à l’autre, à par­ler de la genèse d’un tra­vail accom­pli tou­jours au ser­vice du col­lec­tif. De Mar­ius et Jean­nette à Lady Jane, le beau vis­age d’As­caride est aus­si changeant que le monde envi­ron­nant, reflet mélan­col­ique d’une obsti­na­tion à vivre dans son bon droit. C’est toute la belle valeur du ciné­ma de Guédigu­ian : faire l’é­conomie d’un didac­tisme trop démon­stratif pour en revenir à un humain qui n’est jamais théorisé. Cette belle rétro­spec­tive que pro­pose Bernard Sasia ne cesse de le rap­pel­er.