Com­ment saisir le génie d’un musi­cien, ce mys­tère sur lequel les mots butent ? Rewind and Play se col­tine à cette ques­tion en deux temps – « Rewind », puis « Play » – par le retra­vail de rush­es d’une émis­sion de télévi­sion con­sacrée à Thelo­nious Monk et enreg­istrée en 1969 pour la télévi­sion française. On le sait, Monk était un fort mau­vais client pour les jour­nal­istes : à moitié saoul (du moins on le devine), il bal­bu­tie des répons­es plates et informes aux ques­tions d’Henri Renaud, lui-même pianiste et pro­duc­teur de cet épisode de « Jazz Por­trait ». Mais ce que mon­tre surtout Alain Gomis, en trit­u­rant ces archives, c’est l’inanité de ce cadre médi­a­tique auquel Monk sem­ble par­faite­ment étanche – en témoigne cette belle séquence où il pian­ote, la bouche ouverte et le regard loin­tain, tan­dis que les tech­ni­ciens se pré­par­ent hors champ. Gomis monte quelque part comme un musi­cien de jazz : il répète cer­tains motifs sur lesquels il opère une série de vari­a­tions (par l’entremise de fon­dus enchaînés ou de pistes sonores qui se super­posent) dans une per­spec­tive résol­u­ment dis­so­nante. On est loin du « Monk’s Dream », pour citer l’un des albums les plus célèbres du jazzman, mais plutôt dans un cauchemar cathodique.

Or, cette con­struc­tion per­met juste­ment de don­ner leur pleine mesure aux scènes dans lesquelles Monk joue cer­tains de ses clas­siques : à la médi­ocrité d’un dis­cours qui n’arrive pas à cir­con­scrire la spé­ci­ficité de sa musique s’opposent la splen­deur de ses com­po­si­tions et le calme sou­verain de sa tech­nique. L’épilogue le con­firmera, en mon­trant Hen­ri Renaud piétin­er et chercher vaine­ment, par tous les angles pos­si­bles (l’anecdote, l’analyse cri­tique, le réca­pit­u­latif his­torique), à percer le mys­tère Monk. C’est une idée astu­cieuse que de faire le por­trait de ce dernier par l’intermédiaire d’un doc­u­men­taire sur une inter­view ratée, car le dis­posi­tif des­sine en creux la meilleure des répons­es pour com­pren­dre ce qui fait la sin­gu­lar­ité de Thelo­nious Monk. Une seule voie s’impose, sim­ple et évi­dente : il suf­fit de l’écouter et de le regarder.