Bien qu’il soit l’énergie phare (et con­tro­ver­sée) de l’Occident, le nucléaire n’emballe guère les cinéastes, à la dif­férence du pét­role qui a inspiré nom­bre de fic­tions (de There Will Be Blood à Syr­i­ana en pas­sant par le récent reboot de la série Dal­las). Sujet a pri­ori tabou du Sep­tième Art, il est par­fois métapho­risé (Godzil­la) ou évo­qué par l’absurde (Dr Folam­our), mais rares sont les films qui s’autorisent à met­tre en images non seule­ment l’explosion spec­tac­u­laire d’une bombe atom­ique mais surtout ses con­séquences trag­iques. Quand souf­fle le vent, film d’animation pré­cisons-le, est de ceux-là.

James et Hil­da, un char­mant cou­ple de retraités, coulent des jours pais­i­bles dans leur petit cot­tage isolé dans la cam­pagne anglaise, entre ménage et cui­sine pour elle, lec­ture et brico­lage pour lui. Quand une attaque immi­nente russe est annon­cée, ils se pré­par­ent à affron­ter ce qu’ils croient être une red­ite d’un bom­barde­ment durant la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Mais l’atome est passé par là. Tri­cotant sa nar­ra­tion en douceur, le dessin ani­mé dépeint d’abord le quo­ti­di­en rit­u­al­isé des pro­tag­o­nistes qui subit une légère inflex­ion à l’orée de cette nou­velle guerre. Forts de leur expéri­ence du Blitz, ils com­men­cent à con­stru­ire un abri, faire des pro­vi­sions… Mais leur grille de com­préhen­sion de la men­ace qui cou­ve se révèle caduque et le flegme tout bri­tan­nique qui les ani­me tourne au ridicule. Leur abri (des portes appuyées con­tre un mur), leurs rations ali­men­taires (pud­ding et thé), leurs craintes (les rideaux vont être abîmés) parais­sent pour le moins inadap­tés à la sit­u­a­tion. Ils sur­vivent pour­tant à l’explosion mais, soumis à de fortes radi­a­tions, ils dépéris­sent rapi­de­ment, tou­jours inca­pables d’envisager la réal­ité de l’événement et leur mort prochaine.

Sor­ti en 1986, Quand souf­fle le vent s’inscrit pleine­ment dans les peurs sus­citées par la guerre froide durant les décen­nies précé­dentes. Sorte d’uchronie, le film de Jim­my T. Muraka­mi souf­fre de ce décalage his­torique (la chute du mur de Berlin ayant ren­du obsolète la vision Est/Ouest du monde) mais le par­ti pris d’une métaphore filée entre la vie sous les bombes nazies et la sit­u­a­tion actuelle des per­son­nages per­met d’oublier bien vite les références datées. Les « Ruskoffs » devi­en­nent les Boches dans des séquences hal­lu­ci­na­toires où James s’imagine de nou­veau com­bat­tre l’ennemi. Au-delà de cette bril­lante idée de jeu de miroir entre deux guer­res (une men­ace invis­i­ble mais bien plus létale en rem­place­ment d’une guerre « clas­sique »), Quand souf­fle le vent jette à l’écran la mort pro­gram­mée, la souf­france et le chaos que porte en son sein le nucléaire. Tuer ses héros à petit feu, les faire ren­dre leurs tripes avant de se vider de leur sang est d’une cru­dité sur­prenante dans un film d’animation. Porté par la musique de Roger Waters (déjà aux manettes de Pink Floyd : The Wall, autre film d’animation anti-mil­i­tariste), le métrage mul­ti­plie les sources visuelles pour offrir des trips qui font penser à des tableaux de Marc Cha­gall, des images d’archives de la Sec­onde Guerre ou des visions apoc­a­lyp­tiques et très réal­istes d’un monde dévasté.

Pam­phlet absolu, Quand souf­fle le vent attaque le nucléaire et ses dan­gers en évi­tant la cri­tique frontale et habituelle. En se con­cen­trant sur le des­tin per­son­nel de ces petits vieux, largués et attachants qui se débat­tent entre la doxa offi­cielle (il n’y a rien à crain­dre) et l’expérience des radi­a­tions (une morte lente et douloureuse), le film syn­thé­tise uni­ver­sal­isme et intim­ité, graphisme irréprochable et tragédie humaine. Un grand moment de ciné­ma qui se fai­sait atten­dre en France depuis plus de vingt-cinq ans.