Trois ans après son pre­mier long métrage, Aban­don, Stephen Gaghan s’at­taque à un pro­jet des plus ambitieux : dénon­cer, au sein d’un film choral, les rap­ports hon­teux qu’en­tre­ti­en­nent les États-Unis avec les pays du Moyen-Ori­ent. Exigeant et très doc­u­men­té, Syr­i­ana est un admirable brûlot con­tre l’ad­min­is­tra­tion Bush.

Depuis 2000 et l’ar­rivée de George W. Bush au pou­voir, mais surtout depuis les atten­tats trag­iques du 11-Sep­tem­bre, Hol­ly­wood a peu à peu retrou­vé sa con­science poli­tique d’an­tan. Réal­isa­teurs, scé­nar­istes et acteurs con­nus du grand pub­lic se sont pour cer­tains engagés dans une lutte acharnée con­tre l’ob­scu­ran­tisme de ce début de siè­cle. Même les plus gross­es pro­duc­tions offrent plusieurs niveaux de lec­ture pour dénon­cer l’aveu­gle­ment de leur pays. Du Vil­lage de Shya­malan à La Guerre des mon­des de Spiel­berg en pas­sant par Good Night, and Good Luck de George Clooney, cha­cun fait mon­tre d’une résis­tance à la pen­sée com­mune.

Dans Syr­i­ana, le scé­nar­iste Stephen Gaghan n’a même pas pris la peine d’user de quelque métaphore pour éventuelle­ment s’as­sur­er l’ad­hé­sion du grand pub­lic. Ici, il n’est pas ques­tion d’autre chose que d’ac­cords financiers entre les États-Unis et les pays du Moyen-Ori­ent sur l’éter­nelle ques­tion du pét­role. De cet enjeu dont on ne mesur­era jamais assez l’am­pleur, Stephen Gaghan con­stru­it un film choral – un peu à la manière de Traf­fic de Steven Soder­bergh dont il était le scé­nar­iste – sur le par­cours de plusieurs per­son­nages – pour la plu­part anonymes – mais qui sont tous liés, par­fois mal­gré eux, à ces édi­fi­ants enjeux géopoli­tiques.

Pour résumer briève­ment la com­plex­ité de l’in­trigue : un émi­rat du Golfe voit s’ou­vrir une nou­velle ère avec l’ar­rivée du prince Nasir (Alexan­der Sid­dig), réformiste et pro­gres­siste, qui décide par ailleurs de rompre ses rela­tions priv­ilégiées avec les États-Unis au prof­it de la Chine. La nou­velle n’est pas sans provo­quer un tol­lé du côté des respon­s­ables améri­cains qui char­gent alors un cab­i­net d’av­o­cats emmené par Ben­nett Hol­i­day (Jef­frey Wright) d’en­quêter sur ce brusque revire­ment. De son côté, un agent de la CIA, Bob Barnes (George Clooney) doit clan­des­tine­ment super­vis­er l’as­sas­si­nat du prince Nasir opposé aux intérêts améri­cains. Bryan Wood (Matt Damon), expert en ressources énergé­tiques de l’En­er­gy Trad­ing Com­pa­ny de Genève, est invité à une fête don­née par l’émi­rat et s’in­vestit peu à peu dans les pro­jets réformistes du prince Nasir. Dans cette guerre de clans, Wasim (Mazhar Munir), jeune ouvri­er pak­istanais licen­cié après la sig­na­ture du con­trat par les Chi­nois, est embri­gadé par dés­espoir dans une école coranique extrémiste.

La den­sité de l’in­trigue peut impres­sion­ner mais il ne faut pas per­dre de vue le con­stat de Stephen Gaghan qui est d’une lim­pid­ité totale : tout est absol­u­ment lié. Certes, le spec­ta­teur lamb­da qui ne s’est jamais réelle­ment intéressé à la ques­tion peut ris­quer d’être franche­ment débous­solé par cette avalanche d’in­for­ma­tions pas­sion­nantes autour desquelles se con­stru­isent des con­nivences encore plus com­plex­es. Mais à la dif­férence de Lord of War d’An­drew Nic­col ou Jar­head de Sam Mendes, Stephen Gaghan ne brade jamais sa réflex­ion et son engage­ment pour s’as­sur­er à tout prix l’ad­hé­sion d’un grand pub­lic. Il n’y a pas d’un côté les bons, de l’autre les mau­vais, c’est à cha­cun tir­er ses pro­pres con­clu­sions. Tourné à Dubaï (ce qui con­stitue une pre­mière pour un film occi­den­tal), Syr­i­ana est habité de cette volon­té de dia­logue. Pour cela, le lan­gage et la langue de cha­cun y sont respec­tés dans le détail. Rares sont les films améri­cains où l’on entend par­ler l’arabe (qui plus est par George Clooney) ou encore l’ur­du au même titre que l’anglais.

Stephen Gaghan n’a pas non plus la pré­ten­tion d’avoir une vision exhaus­tive du sujet en seule­ment deux heures huit min­utes. Syr­i­ana tente, en mul­ti­pli­ant les angles d’analyse par le biais de mul­ti­ples per­son­nages engagés à dif­férents niveaux, de démon­tr­er l’in­ter­dépen­dance des indi­vidus et la respon­s­abil­ité de cha­cun dans ces événe­ments. Claire­ment dirigé con­tre l’im­péri­al­isme améri­cain – voir le Comité de Libéra­tion de l’I­ran qui n’est pas sans rap­pel­er le sort réservé à l’I­rak – Syr­i­ana ne com­met jamais l’er­reur d’être une charge manichéenne qui chercherait le respon­s­able. Out­re qu’il est un con­stat acca­blant sur le cynisme dont font preuve nos gou­ver­nants, le pro­jet auda­cieux de Stephen Gaghan a surtout pour objec­tif de nous inter­roger sur le sens que l’on peut réelle­ment prêter au terme de « démoc­ra­tie ».