Kata­ri­na a vingt ans, et elle tra­verse un boule­verse­ment total : alors qu’elle vivait dans une sorte d’état théorique de dépra­va­tion dont on ne con­naî­tra jamais vrai­ment les con­tours, elle a tout à coup décou­vert Mozart. Depuis, elle déteste tout le monde qui l’entoure, et ne jure que par la beauté unique, sans partage, de la musique clas­sique. Lutte pour s’extraire du monde réel et entr­er dans une pléni­tude hypothé­tique incar­née par le con­ser­va­toire munic­i­pal, Pure pro­pose une vision assez igno­ble de la société et de l’art, et va jusqu’à sus­citer une cer­taine colère. Plus qu’un ratage, une sorte d’insulte bébête à la com­plex­ité du monde.

Marx pour les nuls

Il sem­ble donc que Göte­borg soit le pire cauchemar qui soit. À l’exception d’un seul édi­fice, dernier rem­part à la crasse inculte, à la boue des pau­vres et des imbé­ciles, aux ges­tic­u­la­tions vaines de la par­tie sin­istrée du monde qui n’a pas été effleurée par sa grâce : le con­ser­va­toire. Kata­ri­na y trou­ve un éden, pro­pre, laqué, poli, au milieu du désas­tre qui l’assiège. Tout au long du film, elle y prend ses res­pi­ra­tions, et repart en apnée dans les rues de la ville. En fait, au delà de cette cité sué­doise, c’est même la dichotomie fon­da­men­tale du monde : d’un côté, il y a la cul­ture, la grâce immac­ulée, et de l’autre, il y a les con­tor­sions super­flues de l’ego, du lucre, de la lubric­ité. En un mot, l’aveuglement face à la seule vérité de l’univers : le beau. C’est ce dont est con­va­in­cue Kata­ri­na, ce qui ferait de Pure un film sim­pliste, mais pas néces­saire­ment antipathique. Mais – et c’est ça qui est ter­ri­fi­ant – c’est aus­si vraisem­blable­ment une vision partagée par Lisa Langseth, sa réal­isatrice. En effet, mal­gré quelques pirou­ettes du scé­nario, quelques retourne­ments de vestes un peu téléphonés, il sem­ble bien que la détestable van­ité qu’elle insuf­fle à son per­son­nage prin­ci­pal est d’abord un trait de son pro­pre car­ac­tère.

Il y a peut-être une méprise : une sim­ple mésen­tente philosophique entre nous et elle. Cette mésen­tente, c’est la croy­ance en un beau absolu, après tout quelque peu imma­ture mais pas non plus indéfend­able. Il s’incarne ici par Mozart : bien qu’il soit une évi­dence facile dans le choix d’un auteur clas­sique, il s’agit, con­venons-en quand même, d’un com­pos­i­teur à l’œuvre en effet bercée de clarté, d’harmonie sim­ple, d’équilibre, pas si étrangères à la recherche d’un cer­tain absolu[1]. Cela voudrait égale­ment dire que ce beau, ce vrai, rabâché par Kata­ri­na, sur­plombe et anéan­tit la matière, le sang, le char­nel – vu que cette révéla­tion sem­ble même planter chez elle la graine d’une rel­a­tive absti­nence –, en un mot le con­cret. Le beau est, en fait, un las­cif ennuyeux, pâle, aérien et pré­ten­tieux. Pré­ten­tieux, parce que Langseth per­siste et signe, et avance sa vérité de la façon la plus écras­ante qui soit. Dans Pure, l’art prend les airs d’une organ­i­sa­tion religieuse dans ce qu’elle a de plus intolérant : seul chemin vers le vrai, là où tous ne font qu’errer. Le con­ser­va­toire en est le tem­ple, où Kata­ri­na s’agenouille joyeuse­ment.

Plus qu’agaçant, c’est par­fois tout à fait insup­port­able. Mais avec le recul, la com­plai­sance écœu­rante de Langseth pour l’autosatisfaction d’une élite intel­lectuelle, serait plutôt le fait d’un sim­ple malen­ten­du. D’un côté comme de l’autre de son bipo­lar­isme, le sché­ma s’évapore dès qu’on y regarde de plus près. D’abord, le passé de vilaine pécher­esse de Kata­ri­na s’avère finale­ment bien informe. De quoi se sépare-t-elle ? D’une part d’elle-même ? Et pourquoi doit-elle égale­ment se défaire de ceux qui l’entourent ? Ont-ils une part de respon­s­abil­ité dans son écœure­ment, et laque­lle ? Aucune de ces ques­tions ne trou­ve de réponse, au prof­it d’un tableau de fig­ures stéréo­typées de la déca­dence. De plus, la musique clas­sique n’est en rien asso­ciée à la pléni­tude – et celle que Kata­ri­na lui trou­ve est très sur­faite –, tant elle peut aus­si bien s’avérer vio­lente, ter­ri­enne, éro­tique, comme tout moyen d’expression. Wag­n­er, Stravin­s­ki, Beethoven, voilà des noms à gliss­er à Lisa Langseth. Basé sur une dichotomie à côté de la plaque, Pure com­mence donc par énerv­er, puis finale­ment s’avère sim­ple­ment un inno­cent grim­age de la réal­ité.

Notes

Notes
↑1 Quoique la dimen­sion de son œuvre lim­ite la per­ti­nence de ce genre de général­ités. Arrê­tons-nous tout de même à ce qui ressort le plus vis­i­ble­ment, ou du moins ce qui vient le plus volon­tiers à l’esprit à son sujet.