La dernière aven­ture spa­tiale de Phil Lord et Chris Miller s’était mal ter­minée : en 2017, ils se retrou­vaient débar­qués en plein tour­nage de la pro­duc­tion de Solo : A Star Wars Sto­ry et rem­placés par Ron Howard, qui ter­min­erait le film à leur place. Par­mi les raisons alors invo­quées fig­u­rait leur volon­té de plonger Han Solo, l’une des fig­ures de proue de la fran­chise, dans un périple flir­tant avec la comédie bouf­fonne. On retrou­ve cette ambi­tion intacte dans Pro­jet Dernière Chance, qui pour­rait s’inscrire dans la lignée d’Armaged­don ou Sun­shine s’il n’était pas aus­si pétri de sec­ond degré. Bien qu’il y soit ques­tion de sauver la Terre d’un péril cos­mique (des organ­ismes dits « astrophages » con­sument peu à peu les étoiles de l’univers), le héros inter­prété par Ryan Gosling n’a rien du surhomme. Ancien habitué des rôles de bel­lâtre ténébreux, le comé­di­en, qui campe désor­mais plus volon­tiers un « nice guy » ou même un « fall guy », libère ici le clown en lui en prê­tant ses traits à un pro­fesseur de sci­ences para­chuté dans une mis­sion au-delà du sys­tème solaire. Les pre­mières sec­on­des, où le timide Ryland Grace (Gosling, donc) émerge d’un coma arti­fi­ciel aux abor­ds de la loin­taine étoile de Tau Ceti, don­nent le ton : débous­solé, le per­son­nage chute et se traîne comme une limace. Tout le film reposera sur le con­traste entre l’énormité des enjeux et l’inadéquation du per­son­nage, rompant avec la solen­nité et les accents méta­physiques sou­vent asso­ciés au space opera.

À la manière d’une ver­sion plus délurée de Seul sur Mars (film lui aus­si scé­nar­isé par Drew God­dard et adap­té d’un roman d’Andy Weir), Pro­jet Dernière chance prend la forme d’un seul en scène sur fond de men­ace plané­taire : qu’il analyse les bac­téries alien dans un lab­o­ra­toire devant des hauts gradés mil­i­taires ou s’adresse à son jour­nal de bord, Gosling assure le spec­ta­cle, notam­ment par sa capac­ité à pass­er de l’enthousiasme au sar­casme à la moin­dre décon­v­enue. Durant la pre­mière par­tie, cha­cun des flash­backs qui narre l’itinéraire inat­ten­du de ce prof anonyme sem­ble pré­texte à un sketch (faire les cours­es en com­pag­nie d’un garde du corps, assur­er une présen­ta­tion devant une assem­blée impas­si­ble, etc.). Le tem­po échevelé du film, plutôt que de laiss­er s’installer des sit­u­a­tions prop­ices au bur­lesque, frôle toute­fois le matraquage de gags. Ain­si d’une sor­tie extravéhic­u­laire en forme de course con­tre la mon­tre durant laque­lle Grace doit inter­cepter un arte­fact flot­tant en direc­tion de son vais­seau : la péripétie aurait pu con­juguer sus­pense (va-t-il par­venir à récupér­er l’objet à temps ?) et humour (Grace trébuche maintes fois en escal­adant la sur­face de la navette), mais le mon­tage sabote le pre­mier au prof­it du sec­ond. C’est la lim­ite rel­a­tive du film, qui seg­mente par­fois trop stricte­ment ce qui relève du cocasse et du sérieux.

Thumbs up ?

C’est plutôt lorsque les deux s’entrelacent que le style de Lord et Miller infuse avec une énergie rafraîchissante ce réc­it aux con­tours fam­i­liers. La sec­onde par­tie de Pro­jet Dernière chance, moins fréné­tique, illus­tre leur espiè­g­lerie, notam­ment autour d’une sit­u­a­tion dépliée dans la durée : Grace décou­vre, près d’un soleil sur­vivant mirac­uleuse­ment aux bac­téries astrophages, la présence d’un autre voyageur inter­galac­tique lui aus­si en quête d’un remède. Séparés par une paroi translu­cide, l’homme et l’alien, une sorte d’araignée minérale rapi­de­ment surnom­mée « Rocky », vont devoir appren­dre à dia­loguer afin d’unir leurs forces. Ce chapitre, qui s’amorce comme un pas­tiche de Pre­mier con­tact, aurait pu ressem­bler à n’importe quelle autre ren­con­tre du troisième type (Grace fre­donne même le thème musi­cal du film de Steven Spiel­berg), mais elle tire une cer­taine inven­tion de l’incompréhension entre Grace et l’ex­trater­restre, quelque part entre l’intelligence supérieure et l’animal de com­pag­nie. Les arbi­traires de la com­mu­ni­ca­tion occa­sion­nent divers malen­ten­dus – dress­er un pouce vers le bas plutôt que vers le haut pour mar­quer son appro­ba­tion, con­fon­dre « fist­bump » et « fist my bump », etc. Ce pan du film, certes un brin puéril, ouvre toute­fois un hori­zon comique fécond : celui de l’entente laborieuse.

Pour se com­pren­dre, Rocky et Grace emploieront aus­si des moyens plus éton­nants, comme des maque­ttes représen­tant l’astronaute et sa navette. Ce goût pour le brico­lage, qui rap­pelle que les deux cinéastes avaient signé La Grande aven­ture Lego, con­stitue l’un des aspects les plus réus­sis de Pro­jet Dernière chance. L’exploration spa­tiale ne découle plus d’une série de pro­to­coles immuables et mil­limétrés, mais tient de la débrouil­lardise – Grace n’aura de cesse de bidouiller, de rafis­tol­er ou de con­fec­tion­ner les instru­ments néces­saires à l’accomplissement de sa mis­sion à l’aide d’un rouleau de scotch. En injec­tant de la triv­i­al­ité (l’improvisation et la mal­adresse du per­son­nage) à une grande machine bien huilée (le car­can du block­buster de sci­ence-fic­tion), Lord et Miller livrent non seule­ment un film à vis­age humain, mais aus­si tein­té d’optimisme. Sans soulign­er la métaphore évi­dente de ques­tions écologiques con­tem­po­raines (à la manière des éner­gies fos­siles, les astrophages sont à la fois une source de car­bu­rant pour l’humanité et un risque majeur pour leur péren­nité), Pro­jet Dernière chance esquisse tout de même un mes­sage d’espoir : avec un peu d’huile de coude et de per­sévérance, pas besoin d’être un surhomme pour con­tribuer à sauver l’u­nivers.