Par­mi les adap­ta­tions de séries culte — des années 1980–90, en l’oc­cur­rence, 21 Jump Street fait par­tie de celles qui illus­trent le rap­port com­plexé que les années 2000-10 peu­vent entretenir avec cette péri­ode, com­plexe dont elles se soula­gent par la déri­sion forcenée des vieux codes télévi­suels. Ici, l’ex­er­ci­ce par­o­dique est d’au­tant moins inno­cent qu’il sert vis­i­ble­ment de trem­plin à des intérêts par­ti­c­uliers. Fût-ce au prix du sang.

Ajoutant pour la pre­mière fois (au ciné­ma) les rôles de coscé­nar­iste et de copro­duc­teur à son CV d’ac­teur, Jon­ah Hill effectue ici la même opéra­tion que son com­parse Seth Rogen[1] avec The Green Hor­net : faire de l’adap­ta­tion irrévéren­cieuse un trem­plin vers un boost de car­rière par-delà son éti­quette d’o­rig­ine, un pied dans la porte du pou­voir déci­sion­nel hol­ly­woo­d­i­en — et per­dre au pas­sage un peu de sur­charge pondérale. Les deux films présen­tent d’ailleurs au moins un autre point com­mun, trou­blant à plus d’un titre — qu’ils parta­gent d’ailleurs avec d’autres films aux­quels Rogen a pris part, Délire express et Observe & Report. L’e­sprit d’ir­révérence et de revanche sur la norme s’y matéri­alise par l’ir­rup­tion d’une vio­lence trash, mais surtout bien réal­iste et par­fois létale, comme s’il s’agis­sait à tout prix d’anéan­tir et de ramen­er plus bas que terre, avec le fra­cas le plus démon­stratif, le vieux matéri­au. Dans 21 Jump Street, c’est un caméo d’ac­teurs de la série d’o­rig­ine qui se con­clut presque aus­sitôt dans un bain de sang (bru­tale façon de dire “place aux jeunes”), ou encore un méchant qu’à la fin les héros muti­lent avant d’hu­m­i­li­er sur sa blessure. Que des films a pri­ori comiques ressen­tent le besoin d’un tel défoule­ment pour s’im­pos­er sur ce qu’ils pré­ten­dent tourn­er en déri­sion, au mépris de la sen­si­bil­ité et avec pour excuse l’éloge de l’im­ma­tu­rité et de l’ab­sence de com­plex­es, voilà un spec­ta­cle assez per­tur­bant, voire sin­istre.

Déchaînement cathartique

Le procédé laisse ici d’au­tant plus songeur que par ailleurs, et de façon plus pronon­cée que dans les films cousins sus­men­tion­nés, les arti­sans du film (Hill, son coscé­nar­iste et le tan­dem de réal­isa­teurs venus de la télé[2]) se mon­trent attachés à leurs anti­héros et à leurs com­plex­es qui sous-ten­dent cette adap­ta­tion décalée de la série. Hill com­pose avec l’i­doine Chan­ning Tatum un tan­dem de bud­dy movie en forme de con­fronta­tion potache entre la “nou­velle comédie améri­caine” (sym­bol­isée par Apa­tow, désor­mais con­ven­tion­nelle) et l’ “anci­enne” (actuelle mais rel­e­vant de précé­dentes con­ven­tions) : lui le freak and geek, l’autre le beau sportif bien lisse. Lesquels sont aus­si deux policiers novices réu­nis par leurs fan­tasmes un brin imma­tures de pour­suites, d’ex­plo­sions à la Die Hard et de ralen­tis à la John Woo (plaisirs que le film, après leur avoir ménagé plusieurs décep­tions, fini­ra par les laiss­er s’of­frir, colombes en sus). Afin de “réac­tiv­er un pro­gramme vieux de trente ans” (clin d’œil pas fin et bien gogue­nard à la série), le tan­dem est envoyé en infil­tra­tion par­mi les étu­di­ants d’une fac pour déman­tel­er un traf­ic de drogue. Aux facéties des deux zouaves s’a­joute la résur­gence d’un trau­ma­tisme com­mun : bien avant d’être parte­naires et best pals dans la police, ils se sont con­nus en fac où leurs arché­types les oppo­saient l’un à l’autre (à l’a­van­tage du beau gosse, cet univers étant sans pitié). Or suite à une gaffe, ils seront peu à peu amenés à brouiller leurs appar­te­nances à leurs arché­types respec­tifs (Hill flirte avec une étu­di­ante, Tatum bosse les sci­ences physiques) et à ranimer leur rival­ité d’ado­les­cence.

Tant que le tan­dem — le cou­ple, plutôt — en est encore à sol­der ses comptes de jeunesse et à lut­ter entre néces­sité de grandir et ten­ta­tion de régress­er, le film rejoue habile­ment la par­ti­tion désor­mais con­nue de la “bro­mance”, cen­trée sur les rela­tions de cou­ples de potes mâles en quête de com­plé­tude (sexuelle/sentimentale). Mais dès que l’is­sue se mon­tre à portée, il y pousse ses per­son­nages dans un déchaîne­ment cathar­tique dont la vio­lence en dit un peu trop sur le refoulé de ses arti­sans, sur le mépris avec lequel ceux-ci évac­uent les per­son­nages faisant obsta­cle à l’ac­ces­sion des héros à la “cooli­tude” espérée (pou­voir agir comme des héros de Woo ou McTier­nan). Cette agres­siv­ité aux accents total­i­taires, prenant pour ali­bi la cul­ture geek, fait in fine assez froid dans le dos, et on ose croire qu’elle ne pré­fig­ure pas l’avenir de la comédie améri­caine.

Notes

Notes
↑1 Parte­naires sur quelques pro­duc­tions Apa­tow, évidem­ment (40 ans, tou­jours puceau, En cloque : mode d’emploi, Super­Grave et Fun­ny Peo­ple), mais plus seule­ment (le dessin ani­mé Hor­ton et quelques pro­duc­tions à venir).
↑2 Et venus au ciné­ma via le film d’an­i­ma­tion Tem­pête de boulettes géantes.