La Malé­dic­tion (1976), Pol­ter­geist (1982), L’Ex­or­ciste (1973) : les (plus ou moins) illus­tres représen­tants du « film sur­na­turel » prési­dent au tra­vail du réal­isa­teur Ole Bornedal comme à celui de son inter­prète prin­ci­pal, Jef­frey Dean Mor­gan, prodigue pen­dant la pro­mo du film d’anec­dotes sul­fureuses sur un tour­nage pré­ten­du­ment han­té. Il faut sans doute au moins ce par­fum de sur­na­turel suran­né, à l’époque des trains fan­tômes sans per­son­nal­ité mais très effi­caces de l’é­cole Para­nor­mal Activ­i­ty, pour attir­er le cha­land. Plutôt hon­nête dans sa volon­té de revenir à une épou­vante « à l’an­ci­enne », Pos­sédée manque pour­tant à la fois de finesse dans sa nar­ra­tion, et d’un angle vrai­ment intéres­sant. Pas de quoi se réveiller la nuit.

Ouvrons le cat­a­logue du film de pos­ses­sion. Il nous faut donc, pour rester dans le canon du genre, cod­i­fié suite aux suc­cès de Rose­mary’s Baby (1968) et de L’Ex­or­ciste, un démon, un ou une pos­sédée, de préférence une petite fille (la Rea­gan de Lin­da Blair demeu­rant le mètre-étalon du per­son­nage), une famille scep­tique (et si pos­si­ble en déliques­cence, pour bien mon­tr­er que l’u­nité famil­iale retrou­vée est la meilleure défense), mais dont un mem­bre, incom­pris, va décou­vrir rapi­de­ment le pot aux ros­es, des man­i­fes­ta­tions de pos­ses­sion haute­ment graphiques, et éventuelle­ment l’éru­dit inquié­tant et son pous­siéreux gri­moire, chargés de nous don­ner les clés de l’énigme. Par­fait, rien à dire, Pos­sédée con­naît sa liste de cours­es, et a con­scien­cieuse­ment bif­fé dessus tout ce qu’il lui fal­lait, selon une pro­gres­sion dra­ma­tique elle aus­si bien fidèle aux codes.

L’idée est alléchante, alors que le gros de la mode hor­ri­fique récente nav­igue entre les mul­ti­ples found footages de l’é­cole Oren Peli (prob­a­ble­ment la plus grosse arnaque du ciné­ma fan­tas­tique récent) et le retour au ciné­ma goth­ique des années 1960 et de la Ham­mer (les intéres­sants The Woman in Black et Wake Wood, ou le Kill List de Ben Wheat­ley). Les films de pos­ses­sion des années 1960–70 recen­traient la ter­reur sur l’en­ne­mi venu de l’in­térieur, avec des per­son­nages à l’in­tégrité physique et morale per­pétuelle­ment men­acée, et avec elle la sta­bil­ité de la per­cep­tion qu’en avait le spec­ta­teur. Ole Bornedal souhait­erait-il, avec Pos­sédée, nous inviter à assis­ter au retour de l’hor­reur des années de grande crise, de sa para­noïa, de ses doutes per­pétuels et de ses finales en demi-teinte ?

Si c’est le cas, hélas, force est de con­stater que le réal­isa­teur de Dina ploie sous le joug d’une vision très démon­stra­tive du ciné­ma d’hor­reur, qui nie, juste­ment, toute la riche ambiguïté du genre dont il se réclame. Une autre charge a été man­i­feste­ment inscrite au cahi­er de Pos­sédée : assur­er la trouille, sus­citer le fris­son, génér­er la flippe à inter­valles réguliers. Heureuse­ment pour nous, Ole Bornedal évite de recourir au jump scare dont fait large­ment usage le style Oren Peli (voir, à cet égard, le récent Sin­is­ter). Le réal­isa­teur va ain­si s’ap­pli­quer à met­tre en scène avec régu­lar­ité des scènes d’in­flu­ence sur­na­turelle plutôt bien réal­isées, mais tris­te­ment pre­mier degré et répéti­tives. Rapi­de­ment, nous voilà con­va­in­cus que la petite Emi­lie est tout à fait pos­sédée par un dyb­buk[1], que son père va décou­vrir la vérité bien vite[2], ne pas être cru au départ, puis finale­ment si dans un grand moment de cohé­sion famil­iale retrou­vée.

Pas de doute, donc, pas de ten­ta­tive de nous faire croire que, peut-être, la sépa­ra­tion trau­ma­tique de ses par­ents sus­cite ces débor­de­ments chez la petite Emi­lie : finale­ment, Ole Bornedal n’in­vestit le cadre raf­finé du film de pos­ses­sion que pour y dessin­er une nar­ra­tion effi­cace et sans la moin­dre nuance. Mais, nous dit-on, c’est « inspiré d’une his­toire vraie »[3] : c’est sans doute pour ça. Il reste que l’af­faire sus­cite le doute : assez remar­quable­ment, d’ailleurs, le film ne prend jamais le soin d’établir la vérac­ité éventuelle des faits[4], de citer quelque source que ce soit, voir de s’at­tach­er à la plus élé­men­taire crédi­bil­ité. Il sem­ble qu’en fait le réal­isa­teur (pour­tant pas novice dans l’hor­reur) n’ait ici accom­pli qu’un tra­vail de tâcheron, piochant ici et là les élé­ments des­tinés à ali­menter son patch­work hor­ri­fique pour le ven­dre plus effi­cace­ment, et rien de plus. Les dis­trib­u­teurs français, pru­dents, sor­tent le film après la fin du monde : croyez-moi, c’est un signe.

Notes

Notes
↑1 Un démon du folk­lore juif, nous apprend une pon­tif­i­ante scène de ren­con­tre entre le père d’Em­i­lie et quelques rab­bins tra­di­tion­al­istes, qui fer­ont ricaner ceux qui se sou­vi­en­nent du per­son­nage de rab­bin de L’Abom­inable Doc­teur Phibes.
↑2 Lors d’une remar­quable scène de recherch­es où YouTube prend la place des vol­umes pous­siéreux dégotés dans une som­bre librairie des films des généra­tions précé­dentes. Ah, à quoi la moder­nité tient-elle!
↑3 On nous dit égale­ment « craignez le démon qui ne craint pas dieu », ce qui con­stitue un slo­gan à la fois remar­quable­ment peu effi­cace, et com­plète­ment démen­ti par le film. Bra­vo la comm’!
↑4 Cela dit, l’anec­dote orig­i­nale tient déjà de la plus pure légende urbaine virtuelle…