Un coup de bluff pour démar­rer : dans un pavil­lon du York­shire, un cou­ple se jauge et se dis­pute — il sem­ble que l’homme ait été sol­dat, et ren­du pass­able­ment amor­phe par le trau­ma­tisme d’un échec sanglant en Irak huit mois aupar­a­vant. Son ami arrive avec sa nou­velle copine, et après une scène de dîn­er gérant car­i­cat­u­rale­ment son déra­page obligé vers l’engueu­lade et la vais­selle cassée, les cartes se dévoilent subite­ment : le com­bat trau­ma­ti­sant était un con­trat, les deux potes exer­cent la pro­fes­sion de tueurs à gages, prêts à se remet­tre en selle sur une nou­velle et mys­térieuse mis­sion. Sur ce, des signes de pra­tiques occultes s’en mêlent — lais­sant devin­er à l’a­vance qu’on aura droit à un mélange de gen­res et à des coups de théâtre ravageurs, la promesse de jouis­sance du pre­mier étant rapi­de­ment refroi­die par la rou­blardise suff­isante des sec­onds.

De fait, Kill List s’ap­par­ente ter­ri­ble­ment au sur-gon­flage d’un de ces affreux courts métrages “à chute”, basés sur une for­mule (ici : tueurs à gages + sor­cel­lerie) et une con­clu­sion-choc qui, trop sou­vent, n’a pour enjeu que son effet de sur­prise et s’avère donc dérisoire (c’est ici le cas, dans une fin clig­nant vague­ment de l’œil au film culte The Wick­er Man de Robin Hardy). De rythme, on ne retrou­ve que la ver­sion étirée de l’exé­cu­tion pas à pas du pro­gramme qui va men­er à ce twist end­ing (la nar­ra­tion des meurtres en chapitres par des car­tons désig­nant les cibles, “le prêtre”, “l’archiviste”, “le député” et “le bossu”, ne con­firme pas autre chose). Dans les inter­valles, parce qu’il faut bien tenir sur un long métrage, le réal­isa­teur-scé­nar­iste Ben Wheat­ley meu­ble. Il traîne autant qu’il peut sur les scènes famil­iales en faisant mine de don­ner chair à des per­son­nages (les tueurs à gages ont une vie de famille : comme c’est orig­i­nal…), mais la méth­ode ne mon­tre que son triste aspect util­i­taire, ceux-ci restant tou­jours aus­si creux et téléguidés par le scé­nario. Il prend pour pré­texte com­plaisant que l’une des cibles s’avère un dan­gereux per­vers pour intro­duire un longuet pas­sage — dilué dans un rythme mou — con­sacré à un défer­lement de vio­lence choc à coups de marteau et de tête con­tre les murs — mais sur cette bru­tal­ité, sur la perte de con­trôle de celui qui s’y livre, il n’a stricte­ment aucun autre regard que celui de l’op­por­tuniste qui trou­ve qu’un peu de vague inquié­tude fait bien dans le genre. Et puis, le vieux truc du sur­plus de rac­cords cut dans un même plan pour don­ner une illu­sion de ten­sion, de stress, d’in­cer­ti­tude de la per­cep­tion… a pour effet sec­ondaire de faire paraître ces moments de rem­plis­sage encore plus longs.

Narcissism in the UK

En ral­longeant ain­si la sauce à sa guise, Wheat­ley ne fait qu’é­taler jusqu’à la nausée le néant de ses con­sid­éra­tions sur ses per­son­nages (des pan­tins qu’il manip­ule au gré de son petit pro­gramme), sur les gen­res ciné­matographiques qu’il bidouille (juste pour faire orig­i­nal), ou encore sur sa pro­pre moti­va­tion de scé­nar­iste et réal­isa­teur (pour ce qu’on en devine : faire par­tie du club). Un film de plus dans son espèce : un film pour la sat­is­fac­tion mas­tur­ba­toire d’un ego, un film pour le rem­plis­sage d’un CV, un film pour rien. Le ciné­ma de genre bri­tan­nique, empêtré soit dans les béquilles hol­ly­woo­d­i­ennes (comme dans La Dame en noir), soit dans l’abus d’ef­fets de manche des petits et gros malins aux manettes (Guy Ritchie et… trop d’autres), ne sort pas gran­di par cette “révéla­tion”. Reste le plus dép­ri­mant : l’ex­is­tence d’un pub­lic et d’une presse “cri­tique” (surtout locale) pour s’emballer péri­odique­ment devant cet antipathique busi­ness et l’en­cour­ager (Kill List en béné­fi­cie déjà), avec l’ap­pétit de ceux qui n’ont — ou croient n’avoir — rien d’autre à se met­tre sous la dent. Cepen­dant, on con­tin­uera de se con­sol­er avec l’ar­ti­sanat de Neil Mar­shall, ou de la bande à Pegg, Frost et Wright de Shaun of the Dead (comme Joe Cor­nish avec Attack the Block), cinéastes qui ont pu mon­tr­er que des issues de sec­ours restent acces­si­bles à quiconque explore ce domaine avec sincérité — voies que Ben Wheat­ley n’est de toute évi­dence pas près de suiv­re.