Por­trait de la jeune fille en feu narre les amours impos­si­bles de Mar­i­anne et d’Héloïse à la fin du XVI­I­Ie siè­cle. La pre­mière, pein­tre, est embauchée par la mère de la sec­onde afin de réalis­er le por­trait de sa fille, des­tiné à l’homme qu’elle doit épouser. Héloïse, opposée à ce mariage arrangé, refuse cepen­dant de pos­er. Mar­i­anne, qui se fait pass­er pour une dame de com­pag­nie afin d’ob­serv­er son mod­èle, com­mence à pein­dre en cachette alors qu’une atti­rance mutuelle naît entre les deux femmes. Au regard de ce canevas, on peut s’é­ton­ner que Céline Sci­amma n’in­vestisse pas du tout le sus­pense poten­tiel qui entoure l’inévitable révéla­tion de la duperie. C’est que son intérêt se trou­ve ailleurs, au-delà du mélo­drame his­torique[1]. La véri­ta­ble bas­cule de Por­trait de la jeune fille en feu advient lorsque la mère d’Héloïse quitte la pro­priété et laisse les deux femmes seules avec Sophie, une ser­vante de leur âge. Le film, dont les enjeux nar­rat­ifs con­stru­its dans la pre­mière par­tie passent alors au sec­ond plan (les délais d’achèvement du tableau, le sui­cide de la sœur d’Héloïse, etc.), trou­ve sa pleine vigueur dans ce flot­te­ment du réc­it. L’espace de lib­erté accordé aux per­son­nages cor­re­spond à une cer­taine libéra­tion du film lui-même, débar­rassé des con­traintes dra­maturgiques qui le restreignaient jusqu’à présent. Ce deux­ième temps emprunte ain­si deux direc­tions :

1 – Céline Sci­amma s’attache à con­stituer une petite com­mu­nauté de trois femmes dont elle prend le temps de dépein­dre le quo­ti­di­en, en par­ti­c­uli­er autour d’une table de cui­sine qui devient le point cen­tral de leurs inter­ac­tions. Chaque per­son­nage représente alors, certes de façon par­fois trop évi­dente, une prob­lé­ma­tique fémin­iste (la ques­tion de l’avortement illé­gal, la place des femmes dans les beaux-arts et le mariage arrangé), la réal­isatrice met­tant ensuite en scène leur sol­i­dar­ité, notam­ment par leurs ten­ta­tives de provo­quer une fausse couche chez la ser­vante.

2 – Le cœur du film se situe dans la rela­tion de plus en plus intense entre Mar­i­anne et Héloïse, que la réal­isatrice sem­ble envis­ager comme un objet d’étude, adop­tant une mise en scène sim­ple et presque dis­tan­ciée. Les champs-con­trechamps omniprésents pro­lon­gent le dis­posi­tif des séances de pose pour le por­trait, si bien que la méth­ode de la pein­tre et celle de la cinéaste se con­fondent dans une mise en abyme, atten­due mais néan­moins touchante.

L’ab­sence de lyrisme qui car­ac­térise le film est toute­fois con­tred­ite par au moins trois excep­tions nota­bles, qui représen­tent en creux les trois moments clefs de l’amour nais­sant entre les deux femmes. En pre­mier la scène fon­da­trice où la robe d’Héloïse prend feu (ce qui don­nera son titre à un tableau peint par Mar­i­anne et au film lui-même) ; ensuite le moment où, une fois le tableau achevé, les deux femmes sont con­traintes d’être séparées ; enfin, plusieurs années plus tard, lorsque Mar­i­anne aperçoit Héloïse lors d’un con­cert, à tra­vers le zoom final qui con­verge vers le vis­age de l’être aimé.

Mal­heureuse­ment l’apparente sim­plic­ité de la mise en scène se trou­ve par­fois entachée d’un trop-plein de sym­bol­isme. C’est le cas lorsque Sophie avorte, et qu’elle se retrou­ve allongée à côté d’un petit enfant dont elle tient la main, ou lorsque Héloïse demande à Mar­i­anne une image d’elle avant leur sépa­ra­tion, et que cette dernière, pour se représen­ter, pose un miroir con­tre le pubis de son amante. Par ailleurs, Céline Sci­amma donne à voir plas­tique­ment et de façon illus­tra­tive les étapes de leur rela­tion à tra­vers les dif­férentes ver­sions du por­trait peint par Mar­i­anne, d’abord défig­uré puis retrou­vant un vis­age à mesure que le regard que les deux femmes posent l’une sur l’autre évolue. Les inten­tions de la réal­isatrice devi­en­nent ain­si trop évi­dentes et revi­en­nent à réalis­er un film qui épouse le rythme sourd de la mon­tée d’un désir inter­dit, à la manière d’une pein­tre qui scrute son mod­èle der­rière son chevalet.

Notes

Notes
↑1 Le lieu qua­si unique de l’action, un paysage côti­er et déser­tique, installe l’histoire du film dans un cadre intime bien plus que sur le ter­rain de la fresque en cos­tumes.