Der­rière Pin­gouin et Goé­land se cachent Yvonne et Roger Hag­nauer, un cou­ple bien con­nu dans le domaine de l’é­d­u­ca­tion nou­velle auquel Michel Leclerc rend ici hom­mage. Héros d’enfance de ce dernier, qui les a côtoyés toute sa jeunesse, les Hag­nauer ont recueil­li sa mère dans la Mai­son de Sèvres, une insti­tu­tion vichyste créée en 1940 pour accueil­lir les orphe­lins de guerre et qui a abrité secrète­ment des dizaines d’enfants juifs. C’est ce para­doxe qui est à l’origine de la dif­fi­cile mis­sion de réha­bil­i­ta­tion que l’auteur sem­ble entre­pren­dre. Son film ne se lim­ite en effet pas à une hagiogra­phie de saints résis­tants, mais l’amène plutôt à évoluer dans une red­outée zone grise de l’Histoire, pour défendre un engage­ment qui n’est pas sans pos­er quelques ques­tions : au-delà du dou­ble jeu mené avec le régime pétain­iste – les Hag­nauer furent accusés de col­lab­o­ra­tion après la guerre – les méth­odes inter­ven­tion­nistes du cou­ple dans leur manière d’éduquer « leurs enfants » (cul­ti­vant l’oubli des iden­tités famil­iales et des trau­ma­tismes qui y sont liés) est aus­si soumise à l’examen du spec­ta­teur. Un didac­tisme qui fait tout l’intérêt du film de Leclerc, celui-ci ne ces­sant d’affirmer son admi­ra­tion tout en ques­tion­nant sa pro­pre vérité, usant même d’autodérision comme pour rel­a­tivis­er la légitim­ité de sa parole – « je ne suis pas sûr d’être encore dans mon sujet », admet-il après une digres­sion sur l’école de ses enfants. Ce plaidoy­er sub­jec­tif sur l’identité et l’éducation, mené sur la crête étroite de la mémoire de Vichy, où les grands héros peu­vent si facile­ment gliss­er du côté des salauds, s’affirme quoiqu’il en soit comme un pro­jet bien sin­guli­er dans le champ du doc­u­men­taire français.

À ce titre, Pin­gouin & Goé­land, et leurs 500 petits con­stitue même l’exception qui con­firme la règle. Loin des cir­cuits visant à légitimer de nou­veaux auteurs – le Ciné­ma du Réel ou Lus­sas –, ou des « block­busters » doc­u­men­taires dont la forme spec­tac­u­laire et les thèmes favoris s’avèrent bien dif­férents (exem­plaire­ment l’é­colo­gie), le film de Michel Leclerc sort en salles en investis­sant le pré car­ré de la télévi­sion : la Sec­onde Guerre Mon­di­ale. Un véri­ta­ble pas de côté pour un réal­isa­teur qui signe habituelle­ment des fic­tions pop­u­laires, et sem­ble ici arriv­er dans le champ du doc­u­men­taire avec l’envie, peut-être trop mar­quée, d’en cass­er les codes et de jouer avec ses lim­ites, quitte à livr­er un agglomérat de nom­breux procédés nar­rat­ifs et formels. D’abord inscrit dans le genre du home movie, le film mélange ensuite témoignages, mon­tage d’archives et séquences filmées au présent à tra­vers dif­férents for­mats vidéo, le tout parsemé d’apostrophes du cinéaste enreg­istrées avec son télé­phone ou d’images rem­ployées de ses pro­pres films de fic­tion. Plus tar­di­ve­ment, des séquences d’animation aux accents poé­tiques vien­dront quant à elle con­firmer la ten­dance de Leclerc à l’emphase. En résulte un joyeux bazar dont le désor­dre appar­ent vise, sem­ble-t-il, à ren­forcer la dimen­sion enfan­tine d’un réc­it dom­iné par la voix-off du cinéaste, seul véri­ta­ble liant au sein de cet ensem­ble hétérogène. Une omniprésence du « je » que Leclerc assume avec panache, jusqu’à s’amuser des chemins de tra­verse qu’il emprunte avec dif­férents points de vue tou­jours plus icon­o­clastes, mais dont l’impertinence ne suf­fit pas tout à fait à mas­quer les lacunes de sa mise en scène sur le plan de l’enquête his­torique. En la matière, Leclerc n’atteint jamais la justesse du tra­vail de grands cinéastes d’Histoire comme Claude Ven­tu­ra avec Les Gar­cons de Rollin ou Hervé Le Roux avec Reprise[1], deux films aux­quels on pense lorsque se pro­fi­lent d’émouvantes col­li­sions entre les épo­ques, avec par exem­ple ces femmes âgées dont on recon­naît les traits dans de vieilles pho­tos où se dévoilent leurs enfances trou­blées. À l’heure où une forme de sto­ry­telling mol­las­son a ten­dance à uni­formiser la créa­tion doc­u­men­taire des­tinée au grand pub­lic, on peut toute­fois recon­naître la sin­gu­lar­ité des éclats de cet atyp­ique pro­jet.

Notes

Notes
↑1 Cinéastes qui auraient été des mod­èles plus justes que ceux cités dans le dossier de presse, Eric Car­ava­ca et Mar­i­ana Otero, auteurs d’un ciné­ma intime et intro­spec­tif qui cor­re­spond à la par­tie la moins con­va­in­cante du film de Leclerc.