Si Xu et Xiao Ping ont lu une réclame pour les champignons Lingzhi, et s’imag­i­nent pou­voir gag­n­er leur vie en les cul­ti­vant. Ils quit­tent famille et lycée et se ren­dent à Wuhan afin d’en acquérir. Pre­mière fugue. Une fois revenus chez eux, et semon­cés comme il se doit, ils décou­vrent que les champignons qu’on leur a ven­dus sont incul­tivables. Ils repar­tent à Wuhan porter récla­ma­tion. Deux­ième fugue. À leur sec­ond retour, Si Xu tente de se ranger en pré­parant sérieuse­ment le con­cours d’en­trée à l’u­ni­ver­sité. A con­trario, Xiao Ping achève de se rebeller. Une troisième et dernière fugue les sépare. Pas­sages est autant un film sur la dif­fi­cile sor­tie de l’ado­les­cence que sur une Chine arriérée en prise avec la moder­nité et ses boule­verse­ments. Et Yang Chao de par­ler finale­ment plus d’im­pass­es que de pas­sages.

La Chine de Pas­sages est une immense friche, autant rurale qu’in­dus­trielle. S’y étirent des champs déser­tiques sans fin, plan­tés de monts pous­siéreux, des pier­railles et les berges boueuses de fleuves ten­tac­u­laires. Des ponts et des escaliers de béton, des lignes élec­triques, des grat­te-ciels et des pylônes per­dus dans le brouil­lard com­plè­tent le paysage. Où que les deux amants se trou­vent, la saleté et la laideur de ces espaces sans mesure les pour­suiv­ent. Le son d’am­biance per­sis­tant de Pas­sages con­siste en un bruit dif­fus, rel­e­vant autant du vent que du ron­ron­nement de machine, oppres­sant. La Chine, l’homme s’avère inca­pable de la maîtris­er : il la tra­verse, il passe. D’où, dans Pas­sages, cette omniprésence éruc­tante des trains (le père de Si Xu, comme celui de Yang Chao, est chef de gare), et ces allées et venues inces­santes de camions, sorte de bour­dons klax­on­nant, et seuls véhicules à emprunter les routes. En train, en barge, à vélo ou à pied, Si Xu et Xiao Ping par­ticipent à leur manière de ce mou­ve­ment per­pétuel : mais en intrus, resquilleurs dans le train ou esseulés le long des autoroutes.

La mise en scène de Yang Chao est d’une maîtrise formelle stupé­fi­ante. Le film — celui d’une Chine-con­ti­nent — s’ap­puie presque inté­grale­ment sur des plans larges et du plan-séquence : dilata­tion à la fois de l’e­space et de la durée. Les cadrages sont grandios­es, prof­i­tent des per­spec­tives illim­itées offertes par les arch­es d’un pont, les lignes d’ar­bustes le long d’une route, la vasti­tude d’une cam­pagne, l’en­filade d’une rue. La pro­fondeur de champ est absolue. La Chine est si grande qu’on ne peut jamais s’y fix­er : Yang Chao sys­té­ma­tise donc le mou­ve­ment de caméra. Il a recours à d’in­nom­brables recadrages avant, à des panos et, surtout, fait un usage immod­éré du trav­el­ling : trav­el­lings avant en tête des trains ou des bateaux, trav­el­lings latéraux le long du cou­ple sur les routes. Il joue aus­si beau­coup sur les entrées et les sor­ties de champ, à dif­férents niveaux du plan : si le champ est con­stam­ment en mou­ve­ment, les per­son­nages aus­si y sont tou­jours de “pas­sage”.

Cette mise en scène très maîtrisée qui découpe la réal­ité au scalpel a quelque chose de cru­elle­ment lucide. Le traite­ment des couleurs, assom­bries, oscil­lant entre le jaunâtre et le bleuâtre ain­si que l’in­tense tra­vail effec­tué sur la lumière (en nappes con­cen­trées, crue ou se per­dant dans les brouil­lards, voire util­isée en con­tre­jour) vont dans le même sens : Pas­sages soumet de la Chine une vision noire et dés­espérée. De fait, Si Xu et Xiao Ping font l’ex­péri­ence répétée de l’e­scro­querie et de la vio­lence. Cela va de l’ar­naque des champignons au guet-apens ten­du à un camion, en pas­sant par un faux sui­cidé ou le frère vio­lent de Xiao Ping. Purs et per­sévérants, les deux amants ten­tent d’aller de l’a­vant en main­tenant entre eux cet îlot d’af­fec­tion et de fidél­ité. Par­tir, c’est déjà réalis­er un gain de lib­erté, en refu­sant un des­tin non choisi. Lors d’un des pre­miers longs trav­el­lings du film, Si Xu court à tra­vers le tun­nel d’une gare afin d’émerg­er à l’air libre.

À plusieurs repris­es, il y a ce petit instant en trop à la fin de chaque plan, comme un léger soupir : les per­son­nages sor­tent du champ, quelques incon­nus lisent des affich­es, des étu­di­ants réci­tent des leçons — spec­tres d’hu­mains sans con­science, ramassés les uns con­tre les autres. Le réal­isa­teur brosse le por­trait de la Chine moins con­nue des provinces, laide, pau­vre, mesquine, résignée. Si Xu et Xiao Ping expéri­mentent cha­cun de leur côté les deux façons de s’en sor­tir : l’u­ni­ver­sité, ou la fuite. Aban­don­née par son amant, Xiao Ping songe au sui­cide, puis repart en avant, vers le sud, seule. Un trav­el­ling qui part du bord du pont jusqu’à replac­er la caméra au cen­tre de la route accom­pa­gne cette déci­sion. De la marge au recen­trage sur soi : c’est le dernier plan, magis­tral, du film.

Pas­sages recèle enfin de courts moments de poésie d’une grande justesse, le temps d’une chan­son à l’a­vant d’un bateau (“le fleuve est trop large pour que je puisse la rejoin­dre à la nage / le fleuve est trop long pour que je puisse la rejoin­dre en bateau”), d’un poème chu­choté en écho sous un pont, d’un poussin glis­sé con­tre une joue. La musique, grave et ressas­sée, ajoute à cette tonal­ité. C’est son pre­mier long-métrage, mais Yang Chao (jeune diplômé de la fameuse académie de Bei­jing) a déjà tout d’un maître.