Une romance amoureuse est-elle réelle­ment pos­si­ble entre une séduisante coif­feuse et un jeune pro­fesseur de philoso­phie ? Si cette ques­tion-type de la pos­si­bil­ité amoureuse à l’épreuve des bar­rières sociales a pu nour­rir de nom­breuses comédies roman­tiques, elle per­met ici à Lucas Bel­vaux de quit­ter tem­po­raire­ment le ter­rain du film noir, pour s’aventurer sur celui de la légèreté sen­ti­men­tale. Enfin, seule­ment en apparence.

Une romance quotidienne

Lorsque Clé­ment (inter­prété par Loïc Cor­bery de la Comédie-Française) est muté à Arras pour y enseign­er la philoso­phie en lycée, la morosité et l’ennui lui ont man­i­feste­ment enlevé toute joie de vivre. En par­al­lèle de son activ­ité d’enseignement, le jeune homme vient tout juste de pub­li­er une sorte de traité philosophique, por­tant sans sur­prise sur l’amour. En faisant la ren­con­tre de Jen­nifer, Clé­ment est face à son plus strict opposé : elle lit des romans pop­u­laires, elle est fan de Jen­nifer Anis­ton, élève seul un enfant.

Le décalage cul­turel et social guide les pre­miers pas de cette ren­con­tre amoureuse, présen­tée comme un événe­ment sur­prenant, tant les élé­ments nar­rat­ifs sont ici com­binés pour nous faire croire, a pri­ori, qu’il s’agit de deux univers véri­ta­ble­ment dis­tincts. La con­fronta­tion entre ces deux mon­des amène dans un pre­mier temps une com­pi­la­tion de moments atten­dus, des­tinés à accentuer la poten­tielle capac­ité d’adaptation de cha­cun des deux pro­tag­o­nistes vis-à-vis de l’autre. La séquence de boîte de nuit reste à ce titre la plus sig­ni­fica­tive : Clé­ment délaisse pro­gres­sive­ment sa gestuelle et sa rigueur de pro­fesseur pour « se lâch­er » entière­ment sur la piste, comme s’il fai­sait ses pre­miers pas dans la sphère d’une nor­mal­ité « pop­u­laire ». Si le film esquisse par ce biais la capac­ité d’évolution du pro­fesseur, que peut-il en être de Jen­nifer ? La belle coif­feuse peut-elle à son tour se laiss­er porter par l’univers per­son­nel et social de son amant ?

La guerre des mondes

Le prob­lème est qu’en prenant le par­ti pris d’exploiter la dif­férence sociale comme une dif­férence cul­turelle, le réal­isa­teur tombe rapi­de­ment dans le piège d’un pro­pos ambigu, qui assim­i­le une dis­tinc­tion soci­ologique à un fac­teur néces­saire de sépa­ra­tion. Si Jen­nifer suc­combe douce­ment au charme du jeune pro­fesseur, l’inverse sem­ble plus incer­tain, tant la jeune femme décèle pro­gres­sive­ment chez Clé­ment une part de mys­tère. Lucas Bel­vaux tire dès lors de cette intu­ition de Jen­nifer une sorte de motric­ité poli­cière, comme si le cinéaste était mal­gré les apparences rat­trapé par son envie d’inclure une ten­sion de film à sus­pense.

Seule­ment, une telle tour­nure n’apporte pas véri­ta­ble­ment d’intérêt dra­ma­tique à la rela­tion amoureuse. Au con­traire, elle sclérose le film dans une cer­taine prévis­i­bil­ité dif­fi­cile à con­tourn­er, tant Lucas Bel­vaux fige d’entrée de jeu ses per­son­nages dans une per­spec­tive d’évolution iné­gale, comme s’il s’agissait de nous con­va­in­cre que la petite Roset­ta ne pour­ra jamais devenir une grande dame. Mal­gré les per­spec­tives de vie que sem­ble promet­tre à Jen­nifer le dénoue­ment du film, le mal a déjà été fait : l’inégalité sociale s’est essayée à la mal­heureuse expéri­ence de l’arbitrage amoureux.