Dans les pre­mières scènes du dernier film de Lucas Bel­vaux, le vis­age et la sil­hou­ette de Bernard, inter­prété par Gérard Depar­dieu, sont filmés au tra­vers de vit­res, de fenêtres, d’un miroir ; autant de façons de cir­con­scrire les con­tours d’un corps mon­strueux, qui ne cadre jamais avec l’espace qui l’entoure. C’est là, en sur­face, le sujet de Des hommes : l’irruption d’un per­son­nage en décalage, dont la seule appari­tion réveille les rancœurs cachées d’une petite com­mu­nauté rurale. Fen­dant la foule et imposant le silence par sa seule présence, Bernard est moins un exem­ple de déchéance morale (dont les con­séquences directes seraient sa mise au rebut, son alcoolisme et in fine sa vio­lence raciste) que l’allégorie incar­née d’une fêlure col­lec­tive­ment refoulée, celle de la guerre d’Algérie durant laque­lle Bernard et son cousin Rabut (Jean-Pierre Daroussin) ont cotoyé l’horreur. Bel­vaux trou­ve dans Depar­dieu un inter­prète par­fait, filmé pour ce qu’il est (un mon­stre s’imposant d’abord par son aura), au risque d’oc­cul­ter quelque peu le reste du cast­ing, qu’il s’agisse de Daroussin, bien effacé, et surtout de Cather­ine Frot, dont la con­stante justesse ne parvient jamais à rivalis­er en inten­sité.

Il est donc d’au­tant plus décon­cer­tant que le colosse au pied d’argile dis­paraisse au bout de trente min­utes seule­ment, au prof­it d’une recon­sti­tu­tion des « événe­ments algériens » qui ne parvient pas vrai­ment à ren­dre compte du pou­voir destruc­teur d’un trau­ma­tisme trop longtemps tu. Le film pâtit de ne jamais choisir entre le recours à son cast­ing trois étoiles (fût-il sous employé) et une plongée dans l’en­fer algérien avec des acteurs moins renom­més. Résul­tat : au moyen d’une voix-off omniprésente, chaque plan sem­ble con­damné à répéter le solil­oque des dif­férents per­son­nages et à allé­goris­er leur état psy­chique (cf. le miroir brisé dans lequel se reflète le vis­age du jeune Bernard) sans jamais dépass­er le stade de l’illustration – ce dont témoigne la mise à nu des choix éthiques du film, lorsque Bel­vaux filme unique­ment le vis­age ébahi de Bernard face à un mas­sacre dont on ne ver­ra jamais le con­trechamp, parce qu’il « ne peut pas se dire avec les mots ». Ce faisant, le film rumine son idée-force, à savoir que le lan­gage est bien en peine de témoign­er du spec­ta­cle de l’horreur ; le silence défini­tif de Bernard et la litanie finale de Rabut, renonçant à revenir sur son passé, sym­bol­isent en ce sens deux échecs de la parole qui les enfer­ment dans le ressasse­ment trag­ique. Le pro­jet est somme toute louable (bien qu’on l’imagine en dette par rap­port au livre de Lau­rent Mau­vi­g­nier dont il est adap­té), mais en ter­mes de ciné­ma, il aboutit à bien peu de choses : l’apparente austérité de l’ensemble y est davan­tage affaire d’intention que de mise en scène.