Con­nue pour ses mis­es en scène de théâtre, Emma Dante a choisi pour son pre­mier film d’adapter son pro­pre roman pub­lié en 2008, Via Castel­lana Bandiera. Dans cette ruelle étroite de Palerme, deux femmes s’affrontent obstiné­ment au volant de leur voiture. Rosa, par­tie de Rome avec sa com­pagne pour célébr­er le mariage d’une amie, se retrou­ve blo­quée au milieu de la chaussée face à Sami­ra, la grand-mère d’une famille sicili­enne aux mœurs rugueuses. Cha­cune refu­sant de céder le pas­sage à l’autre, les deux con­duc­tri­ces finis­sent par engager un bras de fer absurde, sous le regard atten­tif des voisins. Avec cette trame min­i­mal­iste, Emma Dante vise claire­ment la métaphore : la Via Castel­lana Bandiera fig­ure une société en crise, trans­for­mée en impasse, où les habi­tants préfèrent s’observer en chiens de faïence plutôt qu’ouvrir les yeux pour se libér­er de leur con­di­tion­nement.

La parabole a longtemps fait les beaux jours du ciné­ma ital­ien : il suf­fit par exem­ple de songer au Grand Embouteil­lage de Lui­gi Comenci­ni, qui sondait avec un pes­simisme aigu la fin des utopies des années 1970 et l’entrée dans un cap­i­tal­isme de masse. Emma Dante reprend cer­tains traits de la satire (out­rance des sit­u­a­tions et cru­auté des per­son­nages) mais peine à s’affranchir de son dis­cours pour attein­dre une véri­ta­ble poésie. La faute notam­ment à une réal­i­sa­tion très appuyée, croulant sous les inten­tions. Entre le réal­isme et la mytholo­gie, le film repose sur un équili­bre frag­ile : pour don­ner souf­fle et ampleur à son his­toire, Emma Dante con­voque à la fois le west­ern et la tragédie antique, charge son décor d’une forte sym­bol­ique, chaleur et pous­sière créant une atmo­sphère irres­pirable. Mais cette noble ambi­tion donne lieu à des effets patauds (mou­ve­ments opéra­tiques, gros plans à la Ser­gio Leone…). De même, alors que l’argument orig­i­nal bril­lait par sa rad­i­cal­ité et son dépouille­ment, la réal­isatrice mul­ti­plie les décrochages, sa caméra glis­sant d’un point de vue à l’autre, tan­tôt embar­quée dans l’habitacle des véhicules, tan­tôt à l’intérieur des maisons adja­centes.

Les enjeux du réc­it sont ren­dus très lis­i­bles par un scé­nario abu­sant des ficelles et des stéréo­types, comme pour mieux soulign­er les antag­o­nismes en présence : deux femmes venues de la cap­i­tale face à une com­mu­nauté provin­ciale, un cou­ple les­bi­en face à un mod­èle patri­ar­cal… Rosa et son amante par­lent abon­dam­ment tan­dis que la vieille Sami­ra reste muette, et si les pre­mières dévelop­pent un goût cer­tain pour l’art et la cul­ture (l’une tra­vaille comme illus­tra­trice), le clan des Siciliens est quant à lui mon­tré comme une meute en proie aux bas instincts (vio­lence, frime, paris, com­mérage…). Les per­son­nages eux-mêmes sont dess­inés sans grande finesse, et leurs moti­va­tions trou­vent leur source dans une psy­cholo­gie som­maire (le spec­tre d’une pos­si­ble rup­ture amoureuse, le fan­tôme d’une fille pré­maturé­ment décédée). Embar­rassé par son écri­t­ure appliquée, Palerme donne sou­vent l’impression, à l’image de ses pro­tag­o­nistes, de rechercher le pas­sage en force, et n’atteint finale­ment la grâce que dans son dernier plan, lorsqu’enfin libérée de ses dia­logues, de ses cris et de son agi­ta­tion, la Via Castel­lana Bandiera appa­raît soudaine­ment à l’écran dans toute sa majesté naturelle, ren­due au soleil et aux pépiements d’oiseaux.