La curiosité de décou­vrir un long-métrage slo­vaque sur les écrans français — le pre­mier à avoir été pro­gram­mé en sélec­tion offi­cielle du Fes­ti­val de Cannes (Un Cer­tain Regard), en mai dernier — est redou­blée par les sur­pris­es con­tenues dans le film lui-même. Pour ses débuts, le jeune cinéaste Györ­gy Kristóf, issu de la FAMU (la très recon­nue école de ciné­ma de Prague), tisse un canevas ciné­matographique pour le moins désta­bil­isant. Sur le plan géo­graphique d’abord : Out com­mence à Bratisla­va dans une famille slo­vaque d’origine hon­groise pour tra­vers­er ensuite l’Europe de l’Est et débar­quer en Let­tonie, dans un port non nom­mé, au bord de la mer Bal­tique. Sur le plan nar­ratif ensuite : les pre­mières scènes, filmée dans un ton vert de gris, sem­blent amorcer le sché­ma rebat­tu et morne du “film à car­ac­tère social” traî­nant sa détresse — le père ouvri­er, Ágos­ton (San­dor Ter­hes), après avoir été ren­voyé de son usine à la suite d’un plan de licen­ciement mas­sif, quitte sa femme et sa fille pour s’aventurer vers le nord, ani­mé par la promesse illu­soire d’un emploi sur un chantier naval. Mais rapi­de­ment le réc­it déraille et s’enfonce dans une fuite en avant exis­ten­tielle aus­si trou­blante que séduisante : une fois le héros arrivé à des­ti­na­tion, le nat­u­ral­isme qui régis­sait le début d’Out s’effrite dans nom­bre de ren­con­tres inat­ten­dues, plus absur­des, drôles ou inquié­tantes les unes que les autres. Tour à tour sur­gis­sent un cac­tus dans le hall d’un hôtel que le groom doit éclair­er chaque jour d’une lumière rouge, une femme qui erre sur le port accom­pa­g­née d’un lièvre empail­lé et amputé des deux oreilles, une autre bouffie par le sil­i­cone jusqu’à se con­fon­dre avec une créa­ture mutante, un bar de nuit où les clients se décu­lot­tent à chaque tournée du patron, un pêcheur russe tail­lé comme un Gol­go­th, un chalet en bois per­du au milieu d’une forêt…

Virus de l’étrange

L’habileté de Kristóf réside dans le choix du pointil­lisme dis­cret : l’étrangeté qui envahit Out n’est pas frontale ou surlignée mais monte pro­gres­sive­ment en puis­sance, comme un virus inoculé par le cinéaste à petite dose, dont les effets sec­ondaires se font ressen­tir à con­tre-temps. Le nat­u­ral­isme est encore très présent dans les pre­mières scènes en Let­tonie : Ágos­ton, mal­gré ses vel­léités d’intégration par la vod­ka, reste la cible pri­or­i­taire des dock­ers qui l’ostracisent et lui reprochent de venir vol­er le tra­vail des autochtones, agis­sant comme une piqûre de rap­pel face à la xéno­pho­bie grim­pante. Absurde et réal­isme cohab­itent un temps dans le même espace, créant un effet de ten­sion qui intrigue et décon­certe, d’autant que le héros ne s’alanguit pas sur les inco­hérences qui l’entourent et se font de plus en plus présentes à mesure que son voy­age s’éternise. Mieux, Ágos­ton est lui aus­si guidé par le désir loufoque de pêch­er un énorme pois­son et se fond par­faite­ment dans ce réel déréglé, se détour­nant aisé­ment de l’objectif économique de son périple. On est alors placé au même niveau que le per­son­nage prin­ci­pal, dému­ni par un univers qui paraît se dis­lo­quer de lieu en lieu mais porté par l’envie vicieuse de le suiv­re et de décou­vrir des trappes et des portes cachées vers des mon­des tou­jours plus per­tur­bés.

Aux confins

Cette façon très rigoureuse d’alimenter l’atmosphère bizarre qui enrobe le film empêche Out de sor­tir véri­ta­ble­ment de ses gonds (comme le promet­tait pour­tant son titre) et de pro­pos­er une dénat­u­ra­tion plus pro­fonde : le résul­tat tend par­fois plus à accu­muler les visions énig­ma­tiques par peur d’en man­quer plutôt que de les inten­si­fi­er. Trop tim­o­ré, trop pru­dent, ce pre­mier film reste néan­moins plus que promet­teur quand il s’ouvre à la métaphore poli­tique. La ligne d’horizon de la mer Bal­tique – qu’Ágoston regarde à plusieurs repris­es — situe l’action à la lisière d’une Europe en crise, un monde presque par­al­lèle où se révè­lent d’autres con­fins, ceux d’une psy­ché humaine détraquée. Par cette façon sin­gulière de met­tre en scène l’état des anci­ennes républiques sovié­tiques, vingt ans après la fin la chute du Mur, le jeune cinéaste appose un regard cri­tique omniprésent, dans le plan social inau­gur­al, dans la xéno­pho­bie des dock­ers ou dans le mon­strueux culte de l’apparence de la femme botoxée et de son mari russe. Cette bor­dure con­ti­nen­tale, qui s’apparente à une jun­gle avec sa faune de freaks n’est pour­tant jamais regardée de haut. Au con­traire, Kristóf s’attache à la sim­plic­ité et à la bon­homie de son per­son­nage prin­ci­pal un peu ahuri et l’accompagne con­stam­ment dans cette odyssée fan­tas­tique et ini­ti­a­tique. Loin d’être une expédi­tion puni­tive, Out se ter­mine comme une fable morale et poé­tique, joli­ment naïve et plutôt ent­hou­si­as­mante.