La vision d’Oriana Fal­laci au Viet­nam écrivant sur sa machine à écrire au beau milieu du champ de bataille résume à la fois le courage admirable et l’intensité pas­sion­nelle de l’engagement de la jour­nal­iste ital­i­enne. En retraçant son par­cours, Mar­co Tur­co embrasse un demi-siè­cle d’histoire, de l’après-guerre aux atten­tats du 11 sep­tem­bre en pas­sant par la guerre du Viet­nam et la Grèce des Colonels. Ici, le biopic prend la forme d’une rétro­spec­tive. Ori­ana Fal­laci vécut en prise directe avec l’Histoire, au détri­ment de sa vie per­son­nelle et sen­ti­men­tale. Mal­heureuse­ment plom­bé par son traite­ment télévi­suel, le film ne parvient pas à se hiss­er à la hau­teur de son sujet ambitieux et pas­sion­nant.

Une production pour la télévision

Pro­duit par Fan­dan­go TV en col­lab­o­ra­tion avec RAI Fic­tion, Ori­ana Fal­laci a d’abord été dif­fusé en févri­er 2015 sous la forme d’un télé­film en deux par­ties de 90 min­utes (ou, pour faire plus chic, une mini-série en deux épisodes) sur la chaîne ital­i­enne RAI 1. La ver­sion ciné­ma a été large­ment rac­cour­cie, plus d’un tiers a été élim­iné au mon­tage, sim­pli­fi­ant un scé­nario qui était prob­a­ble­ment plus fouil­lé dans son for­mat télé. On peut s’interroger sur la per­ti­nence de cette ver­sion remaniée pour le grand écran tant l’approche télévi­suelle du biopic sem­ble peu adap­tée à une sor­tie en salles. Le réc­it est pris en charge par une voix-off qui déroule le fil de l’histoire de manière limpi­de et didac­tique, tan­dis que Mar­co Tur­co priv­ilégie une mise en scène répéti­tive et dépourvue d’ambiguïtés, corsetée dans un sché­ma nar­ratif effi­cace mais sans imag­i­na­tion : au début de chaque séquence, quelques plans d’illustration exposent sage­ment la sit­u­a­tion, puis la caméra se rap­proche des per­son­nages. Ori­ana Fal­laci fait preuve de péd­a­gogie, ce qui est tout à fait com­préhen­si­ble pour un télé­film trai­tant d’événements aus­si com­plex­es, mais gêne dans le cas d’un long métrage de ciné­ma. La plat­i­tude de la réal­i­sa­tion s’accorde mal au por­trait de cette femme libre, trans­gres­sive et engagée.

La question sensible de l’islam

La ver­sion ciné­ma donne par­fois l’impression de sur­v­ol­er son sujet. Ori­ana Fal­laci vole d’une des­ti­na­tion à l’autre. Son passé dans la Résis­tance passe à la trappe, les années cinquante sont syn­thétisées en quelques min­utes. Mar­co Tur­co évite néan­moins l’écueil du zap­ping en se con­cen­trant prin­ci­pale­ment sur la auerre du Viet­nam, la dic­tature grecque et la ques­tion de l’islam. À la fin de sa vie, les pris­es de posi­tion islam­o­phobes très con­tro­ver­sées d’Oriana Fal­laci, avec la pub­li­ca­tion du pam­phlet La Rage et l’Orgueil (Plon, 2002) en réac­tion au trau­ma­tisme du 11-Sep­tem­bre, ont terni l’image de la jour­nal­iste, sans doute moins en Ital­ie, où elle demeure très pop­u­laire, que dans le reste du monde. Adop­tant une approche par­fois sim­pli­fi­ca­trice, notam­ment dans ses dia­logues, le biopic mon­tre la con­stance de son engage­ment en faveur des lib­ertés et de l’émancipation de la femme musul­mane. La célèbre inter­view au cours de laque­lle elle provoque l’ayatollah Khome­i­ni en enl­e­vant son voile est suiv­ie de près, dans le film, par les atten­tats du World Trade Cen­ter à la suite desquels elle décide d’exprimer toute sa colère con­tre une reli­gion qu’elle juge lib­er­ti­cide et menaçante pour la civil­i­sa­tion occi­den­tale. Les scé­nar­istes ont été très pru­dents – et para­doxale­ment poli­tique­ment cor­rects – dans le choix des mots, insis­tant avant tout sur sa con­damna­tion du ter­ror­isme. Le biopic passe sous silence les con­tro­ver­s­es, les procès, la récupéra­tion poli­tique de ses idées par des par­tis d’extrême droite et préfère dépein­dre l’intégrité d’une femme qui s’est engagée con­tre les dic­tatures, la guerre et l’oppression des femmes. En somme, le film réha­bilite Ori­ana Fal­laci en réponse aux attaques qu’elle a subies avant sa mort.

Portrait conventionnel d’une femme transgressive

La réha­bil­i­ta­tion s’accompagne de choix artis­tiques qui édul­corent la réal­ité et char­gent émo­tion­nelle­ment cer­taines séquences pour touch­er directe­ment le spec­ta­teur. Ce dernier est d’ailleurs relayé dans le film par une jeune étu­di­ante en jour­nal­isme qui aide Ori­ana Fal­laci à class­er ses archives, l’occasion pour elle de racon­ter ses aven­tures — est-il pos­si­ble de faire un biopic sans recourir au procédé des flash­backs, usé jusqu’à la corde ? Les yeux embués de larmes de cette étu­di­ante, qui écoute religieuse­ment son idole, jouée par la belle et séduisante Vit­to­ria Puc­ci­ni, sont révéla­teurs de la stratégie lacry­male du film. Pour cela, les scé­nar­istes ont choisi, avec la guerre du Viet­nam et la Grèce des Colonels, deux événe­ments qui ont eu des con­séquences directes dans la vie per­son­nelle et sen­ti­men­tale de la jour­nal­iste, met­tant l’accent sur ses rela­tions amoureuses et son désir con­trar­ié d’avoir des enfants. La romance et le drame s’immiscent dans le film de guerre et le thriller poli­tique. Le réal­isa­teur utilise les codes du ciné­ma de genre pour négoci­er le réel et le trans­former en fic­tion – proces­sus de trans­for­ma­tion fla­grant dans l’utilisation des images d’archives qui se mélan­gent par­fois con­fusé­ment aux images tournées pour le film. Pour parachev­er le tout, Ori­ana Falal­ci est plom­bé par une musique car­i­cat­u­rale : les vio­lons dégouli­nent sur les images d’archive du 11-Sep­tem­bre et les stan­dards rock ryth­ment l’épisode viet­namien. En brouil­lant les repères entre la fic­tion et le réel, la poli­tique et la pas­sion amoureuse, le por­trait intime et le réc­it d’une vie pro­fes­sion­nelle trép­i­dante, le film est tra­ver­sé par quelques belles inten­tions, mais traitées de manière bien trop con­ven­tion­nelle pour con­va­in­cre.