Les fidèles qui ont vu le pro­gramme Fer­da la Four­mi con­coc­té par le dis­trib­u­teur Malavi­da en 2016 auront peut-être, à la vision de ces Nou­velles Aven­tures venues de l’an­ci­enne Tché­coslo­vaquie, une sen­sa­tion de déjà-vu. C’est que le seul court-métrage qui, dans le précé­dent pro­gramme de réal­i­sa­tions de Her­mí­na Týrlová, met­tait effec­tive­ment en scène l’in­secte au foulard créé par le con­teur Ondřej Seko­ra est red­if­fusé ici, à une plus juste place : au sein de l’his­toire dont il ne con­sti­tu­ait qu’un frag­ment. Les Nou­velles Aven­tures de Fer­ma la four­mi est en effet une mini-série de trois épisodes pro­duite par la même équipe — et la même réal­isatrice — en 1977, et revoir le seg­ment dans cet ensem­ble per­met de remet­tre le per­son­nage en per­spec­tive : alors que dans ce seul épisode l’in­dus­trieuse Fer­da (mâle) se dis­tin­guait par sa générosité mal­adroite, la série, petite saga aux péripéties en pagaille, retrace une évo­lu­tion plus sig­ni­fica­tive. Le héros qu’on décou­vre aux pre­mières images ne brille pas franche­ment par son altru­isme, plutôt enclin à vivre ses petites aven­tures per­son­nelles quitte à prof­iter un peu d’autrui en toute inno­cence — ain­si le voit-on s’in­tro­duire par effrac­tion dans une “mai­son”, la cara­pace d’une tortue qu’il emploie ensuite comme mon­ture ! La con­ver­sion à l’intérêt com­mun vient une aven­ture après l’autre, per­tur­bée autant par la mal­adresse du héros que par la méchanceté de cer­tains, avant que ses efforts ne soient récom­pen­sés — au con­tact d’une com­mu­nauté d’autres four­mis.

Symphonie du corps au travail

Si l’on recon­naît là un sous-texte col­lec­tiviste évi­dent qui a dû met­tre la cen­sure com­mu­niste tché­coslo­vaque de l’époque dans de bonnes dis­po­si­tions, les aven­tures de Fer­da évi­tent soigneuse­ment toute empreinte de grav­ité moral­iste ou de manichéisme idéologique. Que la four­mi s’af­faire pour son seul intérêt ou pour celui des autres, que sa saga car­i­ca­ture gen­ti­ment la mytholo­gie améri­caine (notam­ment avec cette coc­cinelle aux allures de star­lette blonde qui cause du tra­cas au héros) ou qu’elle vante l’ingéniosité ouvrière, c’est l’art de Týrlová qui emporte le morceau en plaçant tout au même niveau de fan­taisie ciné­tique et musi­cale. C’est un art con­som­mé, ini­tié dès le pre­mier court-métrage con­sacré au héros Fer­da la Four­mi cosigné par la réal­isatrice en 1943, et qui véhicule une vision sin­gulière de l’animé, où décors et per­son­nages insectes sont mis en scène en tant que corps artic­ulés, pris dans la mobil­ité de leurs élé­ments rigides mais liés, et même util­is­ables en out­ils (rien de tel qu’une pat­te de sauterelle pour sci­er du bois !), dans un joyeux con­cert du vivant et du mécanique, de l’art et de l’in­dus­trie, apolo­gie ouverte de la classe ouvrière. Les Nou­velles Aven­tures… enfonce le clou de l’allégorie à tra­vers l’in­ven­tive com­po­si­tion musi­cale de Zdeněk Liš­ka qui, en repro­duisant des sons d’outils, élève cette apolo­gie du corps au tra­vail en une sym­phonie par­lant à tous les âges, toutes les class­es et au-delà de toute arrière-pen­sée.