Ce n’est pas peu dire que ça se bous­cule au ray­on docu éco-mil­i­tant ; en atten­dant les hum­bles block­busters de Hulot et Arthus-Bertrand, voici donc Nous res­terons sur terre. Ah, si les bonnes inten­tions fai­saient les bons films…

« Le film a un par­ti pris esthé­tique très affir­mé » con­state le dossier de presse. C’est le moins que l’on puisse dire. Nous res­terons sur Terre est une véri­ta­ble avalanche d’images durant 1h27, avec de la musique tout le temps. Une esthé­tique de l’accumulation donc. En 1983, God­frey Reg­gio, pour les pris­es de vue, et Philip Glass, chantre de la musique sérielle, orches­traient dans Koy­aanisqat­si (ouvrant une trilo­gie qui sera suiv­ie de Powaqqat­si et Naqoyqat­si) un bal­let fasci­nant pour une expéri­ence visuelle et sonore unique, surtout lorsqu’on a la chance de la vivre en ciné-con­cert. Dans cette con­fronta­tion entre nature et anthropi­sa­tion, les entités visuelles et musi­cales se trou­vent en com­plète inter­dépen­dance, elles for­ment un corps qui fait film. Rien de cela avec Nous res­terons sur Terre, lequel se situe dans un col­lage incer­tain de deux opéra­tions, image et musique, assem­blées par le mon­tage (avec Nigel Galt aux manettes, mon­teur notam­ment de Eyes Wide Shut). Un long clip en somme. La réac­tion est davan­tage « Mais quand est-ce que ça s’arrête ? » plutôt que « Mais qu’est-ce qu’on va devenir si on con­tin­ue à pour­rir la planète ? »

Tout ça est en effet mené à toute berzingue, ça décoiffe avec de très nom­breux plans en accéléré ou une longue séquence en split screen sur fond de pop-rock échevelé. Rares sont les plans qui excè­dent les vingt sec­on­des… Ce qui est mon­tré est par­fois fasci­nant, mais on ne dépasse pas ce stade du sai­sisse­ment pour laiss­er place à la pen­sée ou, soyons fous, à la médi­ta­tion. Et que dire de la présence de qua­tre inter­venants pres­tigieux ? Edgar Morin (auquel Sarkozy avait piqué, pour le fun, la for­mule de « poli­tique de civil­i­sa­tion ») parvient tout juste à en plac­er une. Mais non sans mal et pas de quoi fou­et­ter un chat. Quant à Wan­gari Maathai (Prix Nobel de la paix 2004), James Love­lock (théoricien de « l’hypothèse Gaia » en 1979, selon laque­lle la planète for­merait un vaste organ­isme vivant) ou Mikhaïl Gor­batchev (Prix Nobel de la paix 1990 sachant ce que c’est que l’effondrement d’un monde), ils n’ont pas d’autres solu­tions que de pro­fess­er des mis­es en garde niais­es ou des banal­ités affligeantes. « Si on ne prête pas atten­tion à la nature, elle se venge » dit l’un d’eux. Certes, mais encore…

Il faut dire ici com­bi­en Notre pain quo­ti­di­en de Niko­laus Gey­hal­ter (2007) s’im­pose aujour­d’hui comme une référence. Une série de longs plans, sou­vent fix­es, sans musique et sans autre indi­ca­tion géo­graphique que nos représen­ta­tions nous plaçait au cœur d’une indus­trie agro-ali­men­taire asep­tisée. Le réal­isa­teur autrichien avait par­faite­ment saisi la dimen­sion poli­tique de la don­née temps au ciné­ma. On était inter­loqué par ce que l’on voy­ait et la durée per­me­t­tait de penser ces images ; on pou­vait y inté­gr­er des don­nées socio-économiques évidem­ment, mais aus­si des représen­ta­tions his­toriques ou encore ciné­matographiques. Le film con­vo­quait claire­ment Les Temps mod­ernes, La Mort aux trouss­es, mais aus­si, gros malaise, les mas­sacres de masse ou l’obsession eugéniste des pires régimes poli­tiques du XXe siè­cle. Le temps per­met de dépass­er le stade de sai­sisse­ment du spec­ta­teur pas­sif pour laiss­er place à un regard stim­ulé par la pos­si­bil­ité d’intellectualiser. Un ciné­ma qui a quelque chose de démoc­ra­tique en somme. Pourquoi ce long détour par ce film pré­cieux ? Parce qu’il devient urgent de ralen­tir le flux des images, le ciné­ma et plus générale­ment les dif­férents media audio­vi­suels ont cette forme de respon­s­abil­ité poli­tique. En ce sens, Nous res­terons sur Terre épouse le rythme fréné­tique du mod­èle de développe­ment respon­s­able du piteux état de la planète. Échec et mat.