Nos soleils met-il en scène un passé déjà révolu, recom­posé à par­tir de sou­venirs loin­tains ? La ques­tion se pose, en cela que Car­là Simon sem­ble volon­taire­ment orchestr­er une incer­ti­tude tem­porelle dans sa manière de met­tre en scène les verg­ers qui entourent la mai­son de famille de paysans cata­lans dont elle fait le por­trait. Qu’il s’agisse des déam­bu­la­tions du grand-père, qui sonde la mémoire de ces ter­res agri­coles, ou des tribu­la­tions des enfants par­courant chaque par­celle du ter­rain pour en goûter les fruits, c’est la même lumière solaire, un peu trop écla­tante, qui éclaire les vis­ages et pro­jette sur eux une lueur qua­si spec­trale. Ces épipha­nies mémorielles et sen­sorielles jalon­nent le film comme autant de moments sus­pendus et arrachés à l’urgence d’un réc­it par ailleurs ancré, du moins en apparence, dans le présent : Nos Soleils racon­te la dis­pari­tion de ter­res agri­coles au prof­it de plus juteuses activ­ités – l’installation de pan­neaux solaires –, des­tin inéluctable sur lequel les habi­tants des lieux n’ont aucune prise. Dès la pre­mière séquence, la car­casse de voiture ser­vant d’habitacle aux jeux des plus jeunes du clan dis­paraît pour laiss­er place aux con­voyeurs de pan­neaux venant com­mencer l’installation d’un futur « empire solaire ». Aux regards attristés des enfants filmés en gros plan, la cinéaste oppose alors en con­trechamp la froideur d’un plan large sur le remorquage de la vieille 2CV – c’est d’ailleurs par ce même jeu de cadrage que les mem­bres de la famille observeront de loin sor­tir de terre les grands pan­neaux pho­to­voltaïques cap­tant les rayons autre­fois réservés aux récoltes. Ce champ-con­trechamp incar­ne aus­si la ligne de partage des deux ver­sants du film, entre d’un côté sa veine mélan­col­ique et de l’autre ses atours plus rugueux de tragédie sociale. Car la dis­pari­tion de l’exploitation agri­cole est quant à elle filmée caméra au poing au sein de plans-séquences où l’action est tou­jours filmée de loin. Que ce soit spa­tiale­ment (une trahi­son observée depuis l’autre côté de la rue) ou d’un point de vue sonore (ces bribes de dia­logues que l’on entend en off), la cinéaste retient les indices annonçant le marasme à dis­tance, comme pour retarder sa venue. Puisque le ver est d’emblée dans le fruit, Car­là Simon préfère s’attarder sur une série de « dernières fois » (la dernière cueil­lette, la dernière fête de famille, la dernière ivresse, la dernière prom­e­nade à l’aube, etc.) qui jalon­nent l’ultime sai­son de récolte accordée à la famille. À son meilleur, le film com­bine de la sorte la beauté trag­ique d’un monde sur le point de dis­paraître à des tableaux qui en préser­vent une vision idyllique, avant que la bru­tal­ité de la réal­ité (le vrom­bisse­ment de la pel­leteuse dévas­ta­trice) ne vienne rompre défini­tive­ment cette har­monie avec la nature.

Si la con­fronta­tion entre les mem­bres de la famille, qui s’opposeront dans l’attitude à adopter face à cette men­ace, est certes dif­férée, elle n’en demeure pas moins le cœur trop prég­nant d’une mise en scène artic­ulée autour d’un sus­pense : quand la famille va-t-elle éclater ? La tra­jec­toire du père tem­pétueux (Jor­di Pujol Dol­cet) est à ce titre élo­quente, tant son anx­iété, qui fait son imprévis­i­bil­ité, gagne peu à peu le groupe et le film avec : « il est fou », s’exclame sa femme, avant qu’une séquence ne laisse même envis­ager son pos­si­ble sui­cide. En mis­ant sur cette ten­sion sociale et l’étirement de sit­u­a­tions con­flictuelles, la cinéaste espag­nole emprunte une voie qui, mal­heureuse­ment, n’est pas sans évo­quer le ciné­ma de son com­pa­tri­ote Rodri­go Soro­goyen – le scé­nario d’As Bestas pour­rait d’ailleurs être vu comme le négatif de celui de Nos Soleils : d’un côté des paysans sont dés­espérés de voir dis­paraître leur mode de vie ances­tral au prof­it de pan­neaux solaires, de l’autre ceux qui sont con­damnés à per­pétuer une exis­tence pré­caire bouil­lent de colère alors que l’argent facile des éoli­ennes est à portée de main. Les deux cinéastes parta­gent aus­si des points com­muns styl­is­tiques (la caméra à l’épaule, les dia­logues en arrière-plan dis­til­lant des élé­ments qui con­tribuent à ren­forcer la ten­sion, etc.), et si Car­là Simon ne sem­ble pas vouloir enfer­mer son ciné­ma dans les impass­es sociales qui obsè­dent Soro­goyen, elle n’en reste pas moins trop démon­stra­tive pour s’en extir­p­er tout à fait. Cher­chant de manière appuyée à retiss­er les liens d’une famille désunie, elle ne parvient jamais à tran­scen­der un pro­gramme vite établi : la frac­ture famil­iale, qui vient cristallis­er le con­flit entre un père et son fils, sera résolue par l’attachement à ce qui les lie (la chas­se au lapin, le labeur, ou encore l’amour de la terre).