Dans les lan­des néer­landais­es, la brume masque à peine les couleurs de l’aube. Au milieu de ces paysages aux sub­limes teintes autom­nales, nous décou­vrons Stinj, le berg­er, et son trou­peau de mou­tons. Le sou­venir de ces couleurs, et de la quié­tude qu’elles inspirent, imprègne tout le film comme celui d’un par­adis per­du. Un plan, fur­tif, nous mon­tre le brouil­lard s’épaissir au bout d’un chemin. On le retrou­ve à la toute fin du film, mais l’horizon a alors défini­tive­ment dis­paru dans la gri­saille. C’est bien vers le gris que No Way se dirige, celui de l’aigreur qui assail­lit peu à peu le berg­er à mesure qu’il sait son mode de (sur)vie con­damné. À la manière des pein­tres roman­tiques, Ton van Zantvoort recourt ain­si au ter­ri­toire pour traduire l’humeur de son per­son­nage prin­ci­pal, qu’il place le plus sou­vent au cen­tre du cadre, en jouant avec force sur le sym­bol­isme des couleurs (un con­seiller « dégradé de couleur » est d’ailleurs crédité au générique).

Schapenheld

Avant d’être pro­jeté sur les écrans français, le film a bril­lé en fes­ti­val sous le nom de Sheep hero, tra­duc­tion lit­térale de son titre orig­i­nal Schapen­held. Ce glisse­ment de sens est sig­ni­fi­catif des nuances qui font tout l’intérêt du pro­jet. C’est que No Way est d’abord le por­trait d’un homme en lutte, qui veut faire enten­dre au monde sa rai­son. Le pre­mier tiers du réc­it présente un être d’ex­cep­tion, plein d’humour et de ten­dresse, faisant le bon­heur des gens qui l’entourent. Le « héros des mou­tons » au physique d’Apollon, un peu cool (il écoute du rock en ton­dant ses bêtes), brille par la dig­nité de son art et sa vie atyp­ique. Le film sem­ble avoir été pen­sé pour embrass­er son com­bat : défendre son trou­peau coûte que coûte. Mais une séquence, située pré­cisé­ment au moment où un réc­it de fic­tion aurait trou­vé son nœud, amorce un déplace­ment de notre regard – une réu­nion qui met à mal le frag­ile équili­bre sur lequel repose la famille du berg­er. Si l’on ne com­prend pas bien les détails, on saisit l’essentiel : des sub­ven­tions sont coupées, le trou­peau est en dan­ger et la femme de Sti­jn évoque l’idée de renon­cer. Dès lors, le film devient le réc­it d’un entête­ment.

Ce « No Way » sonne comme un défi adressé au monde con­tem­po­rain (« y a pas moyen ! ») autant qu’il annonce froide­ment une impasse. Dans une séquence de prime abord bur­lesque, le berg­er guide son trou­peau au tra­vers de vil­lages pro­prets, met­tant en colère les habi­tants. La caméra se trou­ve alors au plus près de cette fig­ure sous ten­sion, dont les yeux bleus, glacials, men­a­cent de transpercer à tout moment ceux qui l’en­tourent. Sti­jn est con­stam­ment sur la brèche, sourires et blagues de façade dis­sim­u­lant mal une ter­ri­ble aigreur de vivre, et un peu trop de com­plai­sance vis-à-vis de lui-même et de sa con­di­tion d’anachronisme vivant. On com­prend alors que le pro­jet du cinéaste est moins de faire le por­trait d’une lutte écologique que d’exposer le mal-être d’un milieu agri­cole désil­lu­sion­né, au sein duquel l’enthousiasme forcené de Sti­jn appa­raît comme un mirage. À trop s’at­tarder sur les détails d’un com­bat dont on ne dis­tinguera jamais par­faite­ment les con­tours, et qu’on peut trou­ver anec­do­tique dans notre con­tem­po­ranéité, le film ne dévoile toute la charge de son dis­cours que dans le dénoue­ment. Dans une suite de séquences au cynisme très houelle­bec­quien (cul­mi­nant lors du pas­sage de Sti­jn sur le plateau de télévi­sion de l’émission « Les Che­lous »), Ton van Zantvoort achève de la plus élo­quente des manières le por­trait nuancé de ce berg­er en héros rongé par la fatal­ité.