Les bonnes intentions

Les inten­tions les meilleures ne sont pas tou­jours les plus justes… ou les mieux jus­ti­fiées. Il ne s’ag­it pas ici de faire le procès sys­té­ma­tique du film mil­i­tant, mais d’en cir­con­scrire, dans le cas pré­cis de No Gazaran, les lim­ites argu­men­ta­tives et formelles. Sa référence au No Pasaran des répub­li­cains espag­nols durant la guerre civile est explic­itée rapi­de­ment : du sud-est de la France aux plaines de Seine-et-Marne, Doris Buttig­nol et Car­ole Men­duni ont suivi les maires, députés européens ou sim­ples citoyens qui refusent l’ar­rivée dans leurs con­trées des for­ages et de l’ex­trac­tion du gaz de schiste. Le mode dis­cur­sif, moins out­ragé et Michael­mooresque que celui du GasLand de Josh Fox, n’est pas seule­ment celui de l’indig­na­tion ou du témoignage. No Gazaran se veut péd­a­gogique et poé­tique, et c’est peut-être dans ces paus­es de l’ar­gu­men­ta­tion que l’on perçoit une forme de sim­plisme et de manque d’am­bi­tion formelle : après nous avoir mon­tré des graphiques plats, des pan­neaux de route et des foreuses menaçantes, les réal­isa­teurs choi­sis­sent sys­té­ma­tique­ment des plans de coupe de lacs, de mon­tagnes et de petits bosquets douce­ment caressés par un soleil lumineux. La nature est belle, prenons-en con­science. Certes. Mais ces par­al­lèles induisent une forme de manichéisme qui ne sert juste­ment pas le pro­pos mil­i­tant, plutôt bien­venu, d’au­tant qu’il révèle une par­tic­i­pa­tion citoyenne réelle.

La source des conflits

On sait que l’ex­trac­tion du gaz de schiste par frac­tura­tion souille les nappes aqua­tiques et rejet­tent toutes formes de gaz qui risquent fort d’ac­centuer la pol­lu­tion de l’air. Il n’est pas inutile (chercheurs à l’ap­pui) de le rap­pel­er. C’est le volet de péd­a­gogie par­fois infan­til­isante mais hon­nête d’un film qui met en scène les meet­ings, les com­bats indi­vidu­els comme les débats au Par­lement européen. En revanche, on con­naît moins bien les con­flits d’in­térêt que l’ex­ploita­tion et la com­mer­cial­i­sa­tion du gaz de schiste engen­drent : sur ce point, No Gazaran ne fait pas mieux qu’un sim­ple reportage biaisé. Car le gaz de schiste ne pose pas seule­ment un prob­lème écologique, mais égale­ment indus­triel. La lutte est jus­ti­fiée, mais elle est sou­vent réduite à une guerre entre les petits citoyens et les méchants cap­i­tal­istes. Quid de la ques­tion de l’emploi et des députés polon­ais notam­ment, qui voient arriv­er les foreuses et les recru­teurs avec joie ? Ils ne sont pas sim­ple­ment des tech­nocrates obsédés par le prof­it, ils sont aus­si des admin­is­tra­teurs. No Gazaran mon­tre par­faite­ment le lob­by­ing que subis­sent les députés européens ‑celui, notam­ment des con­quérants améri­cains qui dis­posent des brevets tech­niques- ain­si que la dif­fi­culté des écol­o­gistes de tous bor­ds (José Bové comme Corinne Lep­age) à faire enten­dre leurs voix face aux indus­triels. Mais quels sont les liens réels entre les com­mu­nautés poli­tiques et indus­trielles ? Quelles sont égale­ment les avis sur le ter­rain en dehors des man­i­fes­ta­tions dans les cap­i­tales ?

Si No Gazaran pose de bonnes ques­tions, il n’ap­porte pas tou­jours de répons­es con­va­in­cantes parce qu’il ne sem­ble pas cern­er l’ex­trême com­plex­ité des enjeux en présence. Et si l’on ne doute pas un instant des inten­tions de Doris Buttig­nol et Car­ole Men­duni, on regrette que la logique du spec­tac­u­laire (de la nature sub­limée à la remise finale d’un prix à Josh Fox) et de la répéti­tion cherche à mas­quer l’âpreté de ces com­bats.