Dans le sil­lage de la Révo­lu­tion bolchévique, 249 com­mu­nistes anar­chistes et révo­lu­tion­naires sont déportés en décem­bre 1919 depuis Ellis Island pour être ren­voyés en Russie sovié­tique. Les expul­sés sont retenus durant plusieurs semaines sur le Buford, un paque­bot qui accueillera, quelques années plus tard, le tour­nage de La Croisière du Nav­i­ga­tor de Buster Keaton. Le long-métrage de Noah Teich­n­er, présen­té comme un « essai doc­u­men­taire », s’attache à faire dia­loguer ces deux réc­its au fil d’un développe­ment his­torique et ana­ly­tique, proche de la recherche uni­ver­si­taire (Nav­i­ga­tors est le fruit de plusieurs années de doc­u­men­ta­tion). Pour cela, le cinéaste-essay­iste a eu recours à un split-screen qui donne, dans la qua­si inté­gral­ité du film, sa forme à un mon­tage bicéphale oscil­lant entre doc­u­ments d’époque et images bur­lesques de Keaton à bord d’un Buford désert et fan­toma­tique.

Nav­i­ga­tors s’avère d’une grande générosité lorsqu’il joue sur l’hétérogénéité des sup­ports (images, textes, sons, cro­quis, etc.) et met en lumière cette his­toire poli­tique engloutie. Si Teich­n­er n’évite pas tou­jours le piège de l’illustration et de l’analogie machi­nale (Keaton sur­veil­lé der­rière un hublot au moment d’évoquer la claus­tra­tion des anar­chistes, ou mangeant une semelle lorsqu’il est ques­tion des repas mis­érables don­nés aux déportés, etc.), les par­al­lèles se révè­lent pour la plu­part assez ludiques, et même élo­quents. « C’est un bateau affreux, il tangue sans cesse » écrit par exem­ple dans son jour­nal de bord Alexan­der Berk­man, l’une des fig­ures sur laque­lle se con­cen­tre Nav­i­ga­tors. En miroir de sa tra­jec­toire sur le Buford, notre regard tangue lui aus­si au gré du split-screen, de la même façon que le corps bur­lesque de Keaton, chahuté par le roulis des vagues. À son meilleur, Teich­n­er exploite pleine­ment la musi­cal­ité de ce dis­posi­tif à deux écrans et joue notam­ment avec des images du film de Keaton où des portes s’ouvrent puis se fer­ment, alter­nant entre le cadre de gauche et de droite pour fig­ur­er, par exten­sion, les deux pôles idéologiques et his­toriques entre lesquels sont bal­lot­tés les déportés, tels Berk­man ou sa cama­rade Emma Gold­man, activiste anar­chiste et fémin­iste.

À mi-chemin des travaux archéologiques de Bill Mor­ris­son sur l’archive (Daw­son City : Le Temps sus­pendu) et des films-essais de Graeme Arn­field con­sti­tués d’images et de textes (Home Inva­sion), Nav­i­ga­tors parvient à ménag­er un équili­bre entre doc­u­men­taire, recherche et expéri­men­ta­tion. Bien que cer­tains chapitres aient ten­dance à noy­er leur matière sous un déluge d’informations et de détails bib­li­ographiques, la faute sans doute à des incis­es par­fois trop sco­laires (par exem­ple sur l’histoire du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire new-yorkais), un nom­bre con­séquent d’ouvertures et de par­en­thès­es vien­nent assou­plir sa rigid­ité appar­ente. Il en va ain­si du dernier chapitre enneigé, con­sacré à l’arrivée des déportés en Fin­lande, juste avant de tra­vers­er la fron­tière russe. Le film adopte alors un rythme alan­gui, mélan­col­ique comme à la fin d’un réc­it d’aventure, qui tranche notam­ment avec la tonal­ité très cérébrale des séquences détail­lant les rouages admin­is­trat­ifs de la dépor­ta­tion navale. C’est aus­si au cours de cet ultime chapitre que la fig­ure de Keaton se fait plus rare ; comme si le réc­it pas­sion­nant de Berk­man, Gold­man et des autres révo­lu­tion­naires du Buford se suff­i­sait enfin à lui-même, libéré du rap­port un brin cir­con­stan­ciel à la star du bur­lesque.