Mécon­nue en France, l’œu­vre de Bill Mor­ri­son con­naît une rare exploita­tion en salles avec ce doc­u­men­taire achevé en 2016, qui retrace la décou­verte de cen­taines de films muets enfouis sous la glace de Daw­son, une petite bour­gade à l’extrême Ouest du Cana­da. Assez éloigné du ver­sant le plus expéri­men­tal de son tra­vail (dont le court-métrage Light is Call­ing, disponible sur Inter­net, livre un très bel aperçu), Daw­son City joue sur une note davan­tage péd­a­gogique et se veut acces­si­ble à un plus large pub­lic, accom­pa­g­nant l’in­té­gral­ité de son cor­pus de légen­des incrustées en bor­dure de cadre. On y décou­vre des frag­ments de fic­tions (dont les films retrou­vés à Daw­son, par­mi lesquels des longs métrages signés Allan Dwan ou Tod Brown­ing), des images d’archives (notam­ment des reportages d’ac­tu­al­ités ou des images d’événements sportifs, tels les 1919 World Series de base­ball) et une somme impor­tante de pho­togra­phies d’époque (cou­vrant en par­tie l’ex­ode des mineurs ayant fondé la cité). Cet ensem­ble hétérogène accouche d’une nar­ra­tion enchâssée sur la fon­da­tion de la ville et l’histoire de ses envi­rons enneigés, soit la région du Yukon, nom­mée d’après ce fleuve où tran­si­tent d’im­posants blocs de glaces. L’oc­ca­sion pour Mor­ri­son de remon­ter le fil de plusieurs de réc­its mythologiques, sur fond d’a­pogées puis de bru­taux déclins : la ruée vers l’or et son envers mor­tifère ; l’in­ven­tion de la pel­licule en nitrate et ses départs de feu ; le suc­cès du ciné­ma muet avant son évic­tion par le par­lant ; la genèse du film lui-même, nour­ri d’a­ban­dons et de redé­cou­vertes suc­ces­sifs.

Daw­son City déploie en cela un éton­nant mon­tage, qui met au même niveau les images des films déter­rés à Daw­son et le sort qui leur a été réservé au fil des années : qu’il s’agisse de fic­tions (The Exquis­ite Thief, cité à plusieurs repris­es) ou d’ac­tu­al­ités d’époque (des « Inter­na­tion­al News » aux Pathé’s Week­ly), les films exhumés vien­nent prin­ci­pale­ment illus­tr­er leur pro­pre des­tinée. Lorsqu’est ain­si évo­qué l’en­fouisse­ment des bobines, des vis­ages attristés issus des films enter­rés soulig­nent l’im­por­tance de l’événe­ment par l’en­trem­ise de gros plans lacry­maux. Même cas de fig­ure au moment où le pre­mier défricheur tente, plusieurs années après l’enfouissement des films sous une piscine gelée de la ville, de con­tac­ter dif­férents cen­tres d’archives pour leur faire part de sa décou­verte : ses démarch­es admin­is­tra­tives sont illus­trées par plusieurs per­son­nages qui rédi­gent et ouvrent des let­tres, passent des portes ou trans­met­tent des mes­sages. À l’ex­cep­tion d’un épi­logue dans le sil­lage de Deca­sia, où le pas­sage du temps sur les bobines resur­git à tra­vers les stig­mates lais­sés par la glacia­tion, offrant quelques belles ful­gu­rances plas­tiques, on s’é­tonne de voir Mor­ri­son faire preuve d’au­tant de paresse et de facil­ité dans ses choix d’ex­traits. L’abon­dance exces­sive de car­tons en est en par­tie respon­s­able. La nar­ra­tion est essen­tielle­ment prise en charge par une somme d’in­ter­titres infor­mat­ifs, qui comble l’ab­sence de voix off et dicte la sélec­tion des films – jusqu’à, on le devine, en laiss­er une bonne par­tie de côté (ces frag­ments mau­dits, inca­pables de témoign­er de leur pro­pre enfouisse­ment). Quant aux heureux élus, retrou­vés et remon­tés après avoir été arrachés au per­mafrost cana­di­en, ils n’ont droit qu’à quelques sec­on­des d’ex­is­tence (deux ou trois plans tout au plus) avant de repar­tir dans les limbes du mon­tage, con­damnés à rejouer leur éter­nelle perdi­tion. Résul­tat, à la fin de Daw­son City, on ne sait tou­jours pas vrai­ment ce que recè­lent ces tré­sors enfouis – un comble pour un film qui tient finale­ment plus de la vit­rine d’un anti­quaire que du chantier d’un archéo­logue. Il est évidem­ment regret­table de voir le tra­vail d’un cinéaste, sou­vent capa­ble d’une inven­tiv­ité plas­tique remar­quable, se pli­er ain­si aux con­ven­tions les plus éculées.