Mon­sieur Aznavour débute sur une page blanche, qui évoque cepen­dant moins ici l’angoisse de l’auteur qu’elle n’éveille celle des spec­ta­teurs : dans un car­net de chan­sons s’inscrit le titre d’un vieux stan­dard du chanteur sur­plom­bé de la men­tion « chapitre 1 ». Le film ne débor­dera jamais de ce pro­gramme stricte­ment établi, qui emprunte une logique d’émission de var­iété : on rejoue un à un les dis­ques du grand Charles comme on ferait défil­er « l’album de sa vie ». Chaque séquence s’attache ain­si à une étape de sa biogra­phie débouchant sur l’écriture d’un morceau en par­ti­c­uli­er. En miroir de paroles con­juguées le plus sou­vent au passé, la star reprend ensuite sa route vers le suc­cès, jalon­née de rup­tures et de nou­velles ren­con­tres, dans une suite de plans au ralen­ti dans lesquels les sourires se mêlent aux larmes.

Meh­di Idir et Grand Corps Malade cherchent à s’effacer der­rière la puis­sance évo­ca­trice des chan­sons d’Aznavour, au risque d’une mise en scène anonyme : à la seule charge des mélodies lanci­nantes et de la voix souf­fre­teuse du croon­er d’imprégner une (pesante) mélan­col­ie à la fresque sociale. Au détour d’un plan-séquence plus réus­si que les autres, per­dant le jeune Charles au milieu de l’émoi col­lec­tif de la Libéra­tion de Paris, on lâcherait pour­tant presque une larme. Mais la piste est trompeuse : le film investit au fond très peu l’idée que ces chan­sons français­es puis­sent réson­ner dans un cer­tain con­texte social ; le pub­lic qui adoube et fait sienne cette voix venue de la rue reste d’ailleurs tou­jours dans l’ombre, telle une masse abstraite. Con­cen­tré sur l’icône, le pro­jet des cinéastes se borne en vérité à dépli­er avec une rigueur qua­si math­é­ma­tique un rise and fall assez clas­sique : la pre­mière moitié est con­sacrée aux galères de l’aspirant chanteur, restant un temps dans les jupons d’Edith Piaf, quand la sec­onde se con­cen­tre sur le spleen de la gloire vieil­lis­sante qui a trou­vé, au mitan du film, « la for­mule » du suc­cès.

Le film avance de fait selon une logique tris­te­ment cumu­la­tive : le réper­toire de la star croît tel un cap­i­tal, chaque chan­son sig­nalant une étape de plus dans l’ascension de la star ; de la vie de bohème à celle de Tony Mon­tana (dans un clin d’œil balourd à Scar­face), le film nous main­tient le nez dans son porte-mon­naie. En découle un por­trait assez déplaisant, incar­né par un Tahar Rahim qui joue moins le mimétisme (mal­gré le poids du masque) qu’il ne com­pose, à l’aide de petits gestes nerveux et de sourires charmeurs, un per­son­nage qua­si scors­esien de gouailleur ambitieux. On ne le lui reprochera toute­fois pas, tant son mag­nétisme ambigu per­met au film de fein­ter l’insolence et de retarder un temps la bas­cule vers l’hommage com­passé. Son jeu n’en reste pas moins éteint par une mise en scène de plus en plus répéti­tive. Que ce soit lors des nom­breuses scènes de music-hall ou de moments plus intimes, les mêmes plans-séquences et amples mou­ve­ments d’appareil, tour­nant autour de la vedette comme sur un plateau de télévi­sion, vien­nent tou­jours for­molis­er sa per­for­mance. À mesure que les acteurs grimés défi­lent à l’écran – tiens, voilà Piaf, Trenet, Sina­tra ou John­ny – et alors qu’une dernière nécrolo­gie agré­men­tée d’archives rac­croche les wag­ons avec l’univers télévi­suel, on s’attend presque à voir sur­gir Michel Druck­er venir nous rap­pel­er sur quelle chaîne on est branché : vive­ment dimanche prochain !