Trois amis en manque d’ar­gent, une mal­lette rem­plie de bil­lets, un politi­cien aux abois pour avoir trop fréquen­té les truands, un homme de l’om­bre qui tire les ficelles, une nuit qui n’en finit pas… Mon­ey tran­spire l’af­fec­tion pour les fig­ures du film noir des orig­ines. Il les rejoue respectueuse­ment dans un réc­it alig­nant con­scien­cieuse­ment les mau­vais­es ren­con­tres, les coups bas et les coups du sort, les fuites et les volte-faces, cul­ti­vant la noirceur qui sied au genre autour de per­son­nages tous gris et de la morale prête à l’emploi que cha­cune des péripéties souligne : “l’ar­gent cor­rompt”. Gela Bablu­ani, qu’on a pu jadis tax­er d’es­broufe dans ce genre (13 (Tza­meti)), inspire ici moins de sévérité en se posant en arti­san sans pré­ten­tion d’un pro­duit de série se voulant bien troussé, où il suf­fi­rait de se laiss­er porter par l’il­lus­tra­tion car­rée et con­scien­cieuse d’un scé­nario solide­ment bal­isé par les repères fam­i­liers.

Mais juste­ment, ça ne suf­fit pas tou­jours, même à don­ner le change. Si une telle mod­estie des objec­tifs pour­rait inciter à une cer­taine indul­gence, elle frag­ilise cepen­dant le film face aux dan­gers de toute approx­i­ma­tion, tout défaut d’at­ten­tion aux détails, telle qu’une direc­tion d’ac­teurs lâche (voire cat­a­strophique dans un cas : Benoît Mag­imel a décidé­ment un prob­lème avec les rôles où il doit porter des lunettes à ver­res tein­tés), des mani­gances de scé­nario — inci­dents, volte-faces de per­son­nages — jouant trop sur la “sus­pen­sion d’in­cré­dulité” (cette fac­ulté de nous faire admet­tre l’in­vraisem­blable) pour ne pas ressem­bler à des facil­ités. Bablu­ani doit affron­ter un prob­lème com­mun à ce genre de film se flat­tant d’être borné à se mouler effi­cace­ment dans les règles d’un genre : la dif­fi­culté de se détach­er de l’ap­pli­ca­tion com­plaisante de ce moule, d’y insuf­fler un sup­plé­ment d’âme, de faire en sorte qu’on y croie pour d’autres raisons que la seule adhé­sion au con­trat du genre, qu’on croie par exem­ple un peu plus aux per­son­nages soumis aux embûch­es que le scé­nario leur tend.

En par­ti­c­uli­er dans Mon­ey, tout à son soin de broder le noir et le gris autour du thème de l’ar­gent qui pour­rit les âmes, les ami­tiés et les espérances de vie, le réal­isa­teur se prend à hésiter entre deux façons de traiter ses per­son­nages en proie à cette cor­rup­tion. Quant il s’ag­it de les dépein­dre en activ­ité crim­inelle, on le sent ten­té par une ironie grinçante de cir­con­stance, à leur prêter bons mots et ric­tus aux lèvres, à con­fér­er à cer­tains des atti­tudes un peu bouf­fonnes (le per­son­nage de Mag­imel, pas pos­si­ble). Le dernier plan, en par­ti­c­uli­er, sem­ble vouloir con­clure sur une note d’ab­surde assez bizarrement placée au regard de la scène qui l’a précédé. Car de l’autre côté, quand le film rap­pelle que cer­tains ont des proches et des familles qui leur font office de baromètres moraux, il joue une carte sen­ti­men­tale clas­sique, où dans chaque regard des autres se lit la con­science de la tragédie que vivent les pro­tag­o­nistes — une dimen­sion prévis­i­ble et surtout effi­cace quand le jeu d’ac­teur est au ren­dez-vous (comme c’est le cas avec Anouk Grin­berg qui relève à elle seule le niveau général). C’est sur ce ver­sant, il faut le not­er, que Mon­ey passe au plus près de s’élever au-dessus de son statut de spéci­men corseté. Dans une scène de train où l’un des per­son­nages se trou­ve cru­elle­ment som­mé de faire un choix, sa réac­tion — ou plutôt son manque de réac­tion — sus­cite le seul moment authen­tique­ment trou­blant et inter­pel­lant d’un film qui aurait gag­né à se laiss­er plus inve­stir par le trou­ble, ou par d’autres de ces choses plus puis­santes que les lignes d’un scé­nario.