Sur un canevas pas très éloigné des Sœurs fâchées qui avait valu à Isabelle Hup­pert une incur­sion remar­quée dans la comédie, Anne Fontaine nous refait le coup du con­tre-emploi plutôt atten­du sur un scé­nario cousu de fil blanc. Sans aucune sur­prise, Mon pire cauchemar déroule son pro­gramme sur un rythme très iné­gal. Sitôt vu, sitôt oublié.

Dans le paysage ciné­matographique français, Anne Fontaine pour­rait se tar­guer d’être une sans-éti­quette, une inclass­able. De film en film, elle fait en effet preuve d’une appli­ca­tion de bonne élève même s’il est bien dif­fi­cile de lui trou­ver une véri­ta­ble per­son­nal­ité, même lorsqu’elle met en scène avec une cer­taine inspi­ra­tion Coco avant Chanel. Au tour­nant des années 2000, la jeune réal­isatrice avait pour­tant les faveurs de la cri­tique qui voy­ait en elle la con­fir­ma­tion pro­gres­sive d’une autrice prête à s’af­firmer. Après nous avoir grat­i­fié d’un trou­blant Net­toy­age à sec (prob­a­ble­ment son meilleur film) et avoir réus­si à ren­dre son Com­ment j’ai tué mon père aus­si glacé que la rela­tion père-fils qu’il décrivait, Anne Fontaine sem­ble avoir défini­tive­ment brouil­lé les pistes avec Nathalie… et plus récem­ment La Fille de Mona­co. Il était donc bien dif­fi­cile d’imag­in­er ce que pour­rait don­ner une comédie reposant sur l’as­so­ci­a­tion inat­ten­due Hup­pert-Poelvo­orde. Le titre du film et les hideuses affich­es ne lais­saient rien présager de bon.

Par­ent més­es­timé du genre ciné­matographique, la comédie n’est pour­tant pas ce qu’il y a de plus facile à réus­sir. Les pro­jets inspirés sont rares, surtout lorsqu’ils sont français. Pour ceux qui cherchent avant tout à sauver les meubles, un con­cept con­tin­ue de faire légion, près de qua­tre-vingts ans après l’ap­pari­tion de la screw­ball com­e­dy : la cohab­i­ta­tion for­cée de deux per­son­nes que tout oppose et qui, for­cé­ment, vont finir par se rap­procher. Si la recette ne garan­tit pas automa­tique­ment de se met­tre au même niveau qu’un Howard Hawks, elle per­met au moins aux scé­nar­istes et réal­isa­teurs pas très inspirés de dis­pos­er d’une belle réserve de gags et quipro­qu­os. Si cer­tains n’en tirent stricte­ment rien (On ne choisit pas sa famille de Chris­t­ian Clavier, en salles cette semaine égale­ment), d’autres comme Anne Fontaine balisent sage­ment leur his­toire, amu­sant vague­ment l’au­di­toire sans jamais faire pren­dre la may­on­naise. En gros, ils sus­ci­tent un ennui poli. L’his­toire tient sur un bout de papi­er : une bour­geoise coincée et intel­lo (Isabelle Hup­pert) ren­con­tre par la force des choses le père d’un ami de son fils (Benoît Poelvo­orde), grossier et inculte, bref, son exact con­traire. For­cé­ment, ce dernier va la bous­culer un peu pour la révéler finale­ment à la vacuité de l’in­tel­li­gentsia parisi­enne qui se gar­garise d’in­ter­pré­ta­tions sur d’ob­scurs tableaux mais qui, en atten­dant, ne baise jamais. La car­i­ca­ture est facile et laisse plan­er un soupçon de dém­a­gogie pas très heureux sur ce film qui n’a pour­tant pas les épaules de moquer grand-monde.

On imag­ine que le pari d’Anne Fontaine était aus­si de jouer avec l’im­age publique d’Is­abelle Hup­pert, essen­tielle­ment con­stru­ite à par­tir d’une fil­mo­gra­phie exigeante où l’ac­trice a su se met­tre en dan­ger comme per­son­ne. Alors évidem­ment, cela aurait pu être drôle de la voir faire la brou­ette sous l’ef­fet de l’al­cool, se livr­er à un numéro de lap-dance dans une boîte de sec­onde zone ou encore atter­rir dans un improb­a­ble car­wash où les femmes lavent les voitures en petite tenue. Seule­ment, en 2004, Alexan­dra Leclère avait déjà eu l’idée de détourn­er la raideur et la froideur légendaires d’Hup­pert dans le regard­able Les Sœurs fâchées. L’ef­fet de sur­prise n’est donc plus là. Surtout que depuis quelques années, la grande dame du ciné­ma français peine à pro­pos­er des com­po­si­tions con­va­in­cantes, don­nant de plus en plus le sen­ti­ment qu’elle joue pour elle, dans son coin, inca­pable de s’in­té­gr­er dans une expéri­ence col­lec­tive (à l’ex­cep­tion notable de White Mate­r­i­al où Claire Denis avait réus­si à bris­er cette bar­rière). Pour Mon pire cauchemar, la réal­isatrice en est donc pour ses frais et Benoît Poelvo­orde, plutôt bon et nuancé, ramasse les miettes que sa parte­naire de jeu accepte de lui laiss­er.