Si l’exégèse tatique a crié au trop grand clas­si­cisme de Mon oncle, il faut ren­dre hom­mage à la justesse de ce film. Le regard du spec­ta­teur actu­alise et invente l’ef­fet comique, offrant une réflex­ion sur le ciné­ma : le ciné­ma n’en appelle pas qu’au cœur mais égale­ment au dis­cerne­ment.

Et revoilà “l’ange hurlu­ber­lu”[1] à la drôle de sil­hou­ette et au grand imper­méable chic et chif­fon­né. Un mon­sieur Hulot qui nav­igue entre le vieux St Maur tout déglin­gouil­lé et le monde gris-bleu archi mod­erne des Arpel. Ah ! les Arpel ! Ces deux petits gros à la Botero qui s’agi­tent sans fausse note, dor­lotant leur mai­son toute bour­rée d’ob­jets mod­ernistes que nous n’avons même pas au XXIe siè­cle : la machine à faire sauter le steak, le ther­momètre à œufs… Tan­dis que leur petit garçon, Gérard, fait les 400 coups chez les hulots et les hulottes, pour un petit brin de fan­taisie. La descrip­tion de ces deux mon­des par­faite­ment antithé­tiques est loin d’être une cri­tique d’un mod­ernisme exac­er­bé ou l’éloge d’un monde per­du. On ne doit voir dans la démarche du cinéaste ni passéisme, ni nos­tal­gie. Tati offre un point de vue sur notre société, mais ce point de vue se pose comme une maque­tte. Le cinéaste s’af­fran­chit du flot pré­cip­ité de la vie, et par la lenteur de l’im­age en retire l’essen­tiel. La mai­son des Arpel, out­ran­cière­ment mod­erne est délibéré­ment une fausse mai­son. Par­al­lèle­ment, le marché St Maur offre un con­den­sé de vie typ­ique­ment française : le vieux pois­son­nier grincheux, le bon français, la baguette sous le bras, le poivrot irré­sistible­ment attiré par le petit tro­quet… Tous les élé­ments ten­drement fran­chouil­lards nous ramè­nent à l’il­lu­sion comique qu’ap­préhende le ciné­ma de Tati.

Pourquoi aller revoir Mon oncle ? Parce que dans notre monde d’im­ages mal élevées, ce film détonne par sa pudeur élé­gante. Tati garde tou­jours une dis­tance respectueuse par rap­port aux choses. Il se con­tente, comme les enfants sages, d’ef­fleur­er le monde du bout des yeux. Et par la fréquence de ces plans d’ensem­ble, par l’ha­bileté d’un mon­tage lent qui va à l’en­con­tre du ciné­ma comique, Tati offre sa pro­pre vision du ciné­ma. Le spec­ta­teur auquel il s’adresse est celui du cirque, celui du music-hall. Pas un spec­ta­teur qui se tor­tille sur son siège, béat devant du tout-cuit ; mais un spec­ta­teur cri­tique dont l’œil far­fouille dans la jun­gle de l’im­age. Il faut être atten­tif devant un film de Tati, un peu à l’im­age de cet œil coupé en deux par un rasoir dans Un chien andalou. Il faut revenir à ce cre­do: les choses sont bonnes à voir. Sou­vent, on aura beau scruter l’im­age, atten­dre le gag, eh bien on sera bernique. L’as­cen­sion de M. Hulot dans sa mai­son en est un bon exem­ple. Il grimpe dans cette mai­son tara­bis­cotée pen­dant une séquence entière. Rien n’ar­rive, pas la moin­dre sin­u­osité, mais les choses sont seule­ment bonnes à voir. Même les yeux de la mai­son des Arpel : ils nous regar­dent et nous les regar­dons. Le monde nous appa­raît de loin. On peut presque l’af­fil­i­er à M. Hulot. Affa­ble, réservé et dis­tant.

Par ailleurs, la struc­ture dra­ma­tique de Mon oncle explicite cet exer­ci­ce du regard. Mal­gré la sim­plic­ité du scé­nario, le réc­it s’ingénie à recou­vrir la trame et à en bris­er la ligne par de mul­ti­ples notes descrip­tives qui en trou­blent le mécan­isme. Plutôt que l’habituel enchaîne­ment des caus­es et des effets pro­pres aux comédies, Tati choisit d’y sub­stituer une mécanique dis­ten­due. Il insère entre les nœuds dra­ma­tiques de longues péri­odes d’ob­ser­va­tion grâce aux­quelles l’ef­fet comique gagne en force. On doit se rap­pel­er les plans précé­dents, jouer au jeu des dif­férences pour saisir la force du grain comique. D’ailleurs, l’ex­a­m­en du sys­tème des fon­dus con­firme l’estom­page du sché­ma dra­ma­tique[2]. L’or­gan­i­sa­tion des fon­dus crée une res­pi­ra­tion totale­ment indépen­dante de la ten­sion événe­men­tielle : d’un côté un fon­du clôt chaque journée ; de l’autre chaque journée com­porte aus­si, à la fin de son avant-dernière séquence, un fon­du au noir per­me­t­tant de pass­er doucette­ment du jour à la nuit. Ce sys­tème tem­porel et esthé­tique s’in­cruste très pré­cisé­ment dans l’e­sprit du film : Tati ne racon­te pas une his­toire en scan­dant les péripéties, ce serait du pré-mâché. Non, il s’ag­it d’in­viter le spec­ta­teur à observ­er, et à se faire son petit avis. C’est pourquoi le sché­ma nar­ratif est vio­len­té. Un peu comme si, à l’im­age des tuyaux plas­tac, il était une forme absurde qu’on devait dis­simuler. Revoir Mon oncle, c’est s’ap­pli­quer à ouvrir un livre d’im­ages et à en débus­quer toutes les sub­til­ités, en tirant un peu la langue dans l’ef­fort.

La réflex­ion sur le regard se dou­ble par ailleurs d’une réflex­ion sur le son : Mon oncle on l’en­tend de près. Michel Chion le dis­ait mieux que tout le monde : le son fixe chez Tati c’est “le grelot de la chose”. Madame Arpel, pro­pre comme un sou neuf, est tou­jours accom­pa­g­née dans ses déplace­ments par le son clair et sec de ses chaus­sures sur le dal­lage. Le son est inso­lite­ment proche du spec­ta­teur. Et n’al­lons pas croire que ce petit tin­te­ment a une valeur sim­ple­ment illus­tra­tive. Il relève plutôt de l’ef­fet : injecter l’idée que Mme Arpel est un objet par­mi les objets. Ces gros plans sonores ori­en­tent la lec­ture des plans d’ensem­ble. Les éruc­ta­tions sonores du pois­son jet d’eau par exem­ple lui don­nent sa place magis­trale dans l’im­age ; ce pois­son n’é­tant jamais cadré seul mais tou­jours décen­tré, il ne se met à exis­ter pleine­ment que lorsque le bruitage le rap­pelle à nous. Révélant alors la pleine force de cet acces­soire pro­to­co­laire arpélien.

Entre le son et l’im­age, le rire. On rigole. D’un rire for­mi­da­ble­ment sym­pa­thique. Un amuse­ment sans con­de­scen­dance. On rit sans faire de morts der­rière soi. À ce rire Baude­laire a don­né un nom : “le rire des enfants tout à la joie de con­tem­pler”. Ou, ajoute-t-il, “est-ce plutôt le sourire, quelque chose d’ana­logue au bal­ance­ment de queue des chiens ou au ron­ron des chats”[3].

Notes

Notes
↑1 André Bazin, “Le Temps dans Les Vacances de M. Hulot”.
↑2 À ce sujet, lire l’é­tude cri­tique Ramirez et Rolot, “Mon oncle”, coll. Syn­op­sis Nathan, p.50.
↑3 In “De l’essence du rire et générale­ment du comique dans les arts plas­tiques”, Œuvres com­plètes, t.2, p.973, Bib­lio­thèque de la Pléi­ade, Paris, Gal­li­mard, 1961. Cité par Ramirez.