En 1953, un vacanci­er d’un genre par­ti­c­uli­er part pass­er l’été sur la côte nor­mande : avec sa grande sil­hou­ette dégin­gandée, sa pipe, ses mal­adress­es et son air de Pier­rot lunaire, Mon­sieur Hulot est recon­naiss­able entre tous. 2009, début d’été. Mon­sieur Hulot ressort sur les écrans français, dans une mag­nifique ver­sion restau­rée. Et il n’a pas pris une ride, bien au con­traire.

Deux­ième long-métrage de Tati après Jour de fête (1949), Les Vacances de Mon­sieur Hulot est un som­met de bur­lesque tein­té d’une poésie intem­porelle. Sa restau­ra­tion récente a fait l’objet de soins par­ti­c­uliers. Elle a été financée par la Ciné­math­èque française, “Les Films de mon Oncle” qui réu­nit les ayants-droits de l’œuvre de Tati et deux fon­da­tions, Thom­son et Groupa­ma Gan. Cette ver­sion reprend la troisième ver­sion du long-métrage, remon­té en 1978. Depuis le début des années soix­ante, Tati n’a eu de cesse de remon­ter son film, sup­p­ri­mant ou ral­longeant des plans, retra­vail­lant toute la bande son avec en point d’orgue la réorches­tra­tion de la fameuse musique d’Alain Romans. Avec vingt-cinq ans de mod­i­fi­ca­tion, le négatif orig­i­nal a dû être restau­ré image par image, au lab­o­ra­toire Tech­ni­col­or de Los Ange­les.

Les Vacances de Mon­sieur Hulot sur­passe tout ce qui a pu se faire en matière de tableau de vacanciers. Avec un grand souci du détail, Tati orchestre un bal­let d’estivants en déroulant autant de fig­ures typ­iques qu’Hulot est atyp­ique : la belle jeune fille, la femme snob, le cou­ple de vieux bien mis, dont le mon­sieur s’ennuie ferme, le busi­ness man tou­jours appelé au télé­phone, le serveur mal­adroit, que le patron a à l’œil, tou­jours en train de râler – en muet ! – dans sa barbe… La galerie de per­son­nages est la pre­mière source de comique qui irrigue le film, à son apogée dans ce défilé des clients der­rière le patron de l’hôtel découpant son rôti au pre­mier plan. Le comique sur­git des per­son­nages en eux-mêmes, y com­pris séparé­ment, et dans la façon dont ils sont mis en scène. Avec un sens du cadre très fin, Tati décrit une ambiance : drôle, par­fois ten­dre, et surtout très juste. Une ambiance impul­sée aus­si par un rythme très tenu et l’enchaînement flu­ide de mul­ti­ples saynètes, dans un ensem­ble où deux scènes – au min­i­mum – se jouent dans une même séquence.

Les trou­vailles de Tati sont défini­tive­ment passées à la postérité, parce qu’elles sont portés par un per­son­nage rare. Hulot et ses grandes mal­adress­es créent un per­son­nage attachant et unique, grand créa­teur de quipro­qu­os et “emmerdeur” mal­gré lui (son arrivée à l’hôtel dans le vent donne tout de suite le ton). Tati exploite le comique de geste et de sit­u­a­tion comme un inven­teur pro­lixe : scène de la servi­ette dans laque­lle il essuie le poteau au lieu de son dos, canoë cassé en deux que les vacanciers pren­nent pour un requin (scène rajoutée par Tati après qu’il a vu Les Dents de la mer), scène de l’enterrement avec la cham­bre à air en guise de couronne mor­tu­aire, ou encore voiture mythique et pétaradante.

C’est de ce rythme fréné­tique que sur­git le comique ; du bur­lesque com­plet, visuel et sonore. La claque sur la joue d’un gamin, la voix brouil­lée dans les hauts par­leurs de la gare, la récur­rence du son par­ti­c­uli­er de la porte de la salle de restau­rant de l’hôtel… toutes ces ponc­tu­a­tions sonores accom­pa­g­nent l’image dans un tra­vail de mon­tage qui lie les deux. Et si le comique visuel doit donc aus­si sa force au son, il puise égale­ment avec bon­heur dans le mime. Ce qu’il doit à cet art muet se retrou­ve dans le pro­pre jeu de Tati mais aus­si dans celui des autres acteurs : ce sont des pas comme dan­sés, des sautille­ments, des exagéra­tions, un côté clow­nesque qui trou­vera son apogée dans Parade (1974).

Des emprunts au mime qui ne s’arrêtent pas aux gestes mais aus­si, d’une cer­taine façon, à l’esprit de cet art théâ­tral, notam­ment dans la manière poé­tique de filmer l’espace, les jeux avec le sable et la boue, les traces de pas. Une poésie qui, à la fin du film, tire presque sur une cer­taine tristesse, où per­son­ne ne salue Hulot sauf la dame anglaise… Alors on lui dit “Salut, Mon­sieur Hulot ! Bien le bon­jour ! Heureux de vous retrou­ver sur grand écran, à la hau­teur de votre tal­ent.”