Adap­té d’un roman de Fran­cis Zam­poni, Mon colonel fait par­tie de ces films engagés dans la cri­tique d’un cer­tain passé. Rien de nou­veau cepen­dant dans la dénon­ci­a­tion de la tor­ture util­isée sys­té­ma­tique­ment par les ren­seigne­ments en Algérie : l’idée est pour­tant intéres­sante puisque les deux scé­nar­istes – Cos­ta-Gavras et Jean-Claude Grum­berg, tous deux habitués aux films mil­i­tants – se sont éch­inés à met­tre en par­al­lèle le silence du min­istère de l’In­térieur en 1957 et son désar­roi face aux affaires qui ressur­gis­sent en 1995. Mais l’op­po­si­tion trop fla­grante entre un passé noir et blanc et un présent en couleurs comme le sen­ti­men­tal­isme de Cécile de France ne trans­for­ment pas vrai­ment l’es­sai.

Raoul Duplan, colonel en retraite des armées colo­niales en Indo­chine et en Algérie a été assas­s­iné. L’ar­mée reçoit un jour­nal, pages par pages, d’un expédi­teur anonyme. Le jour­nal est lu par le lieu­tenant Galois, une jeune sol­date dis­ci­plinée et émo­tive, qui par­court le réc­it de Guy – le même prénom que le sol­dat des Para­pluies de Cher­bourg – et sa plongée plus ou moins con­sciente dans le sys­tème de tor­ture que l’ar­mée française avait mis en place dans les provinces algéri­ennes. Le film va ain­si osciller au fur et à mesure des let­tres entre le passé mil­i­taire dou­teux d’un sous-lieu­tenant et le présent apeuré d’un état-major prêt à tout pour étouf­fer un scan­dale.

Le pre­mier mérite du film est la con­struc­tion du per­son­nage de Raoul Duplan, colonel dans la caserne de Saint-Arnaud, obsédé par l’idée de gag­n­er une guerre de plus en plus sale qui refuse de dire son nom. Imbu de cette « mis­sion civil­isatrice » que Jules Fer­ry van­tait à la fin du XIXe siè­cle, il n’est ni raciste ni ven­du aux rich­es pro­prié­taires ter­riens qui exploitaient les autochtones : Duplan est un mil­i­taire borné et aliéné par l’in­con­science des prob­lé­ma­tiques pure­ment poli­tiques de la décoloni­sa­tion. N’ou­blions pas que, si la guerre d’Al­gérie a été si douloureuse, c’est que l’Al­gérie était un départe­ment français, non un pro­tec­torat ou une colonie. Le film mon­tre d’ailleurs par­faite­ment que la pre­mière défaite a été celle des pou­voirs civils qui aban­don­na pro­gres­sive­ment ses principes moraux et ses lois répub­li­caines à la force et aux dérives mil­i­taires.

La recon­sti­tu­tion his­torique est, à peu de chose près, par­faite : on ne pour­ra pas reprocher à Lau­rent Her­bi­et un manque de recherche his­torique ou une chute dans le manichéisme le plus total. On soulign­era même l’in­térêt poli­tique du film : film grand pub­lic, Mon colonel n’hésite pas à dénon­cer le silence du min­istre de l’In­térieur de l’époque, un dénom­mé François Mit­ter­rand, tout comme la rigid­ité toute con­tem­po­raine d’une armée qui a davan­tage peur du scan­dale et du retour mémoriel que des dis­cours d’an­ciens illu­minés de l’OAS. Le per­son­nage de Guy Rossi com­porte égale­ment quelques points intéres­sants : étu­di­ant en droit, il est entré volon­taire­ment dans l’ar­mée pour oubli­er un cha­grin d’amour. Trop jeune pour com­pren­dre, il plonge dans l’hor­reur, tout heureux de la con­fi­ance que l’on place en lui. Il tient à respecter la légal­ité avant l’hu­man­ité. Mais, dans un pays où le droit n’est plus, tout est pos­si­ble. Il ne s’en ren­dra compte que trop tard.

Dans Mon colonel, le prob­lème est essen­tielle­ment nar­ratif : alors que le passé se fait de plus en plus ter­ri­ble, la com­po­si­tion de Cécile de France collerait plus à une comédie sen­ti­men­tale qu’à un drame his­torique. Elle est triste, la petite, de voir que Guy s’est enfer­ré dans une immoral­ité abom­inable par respect des ordres, par dis­ci­pline : elle pleure, elle sourit lorsque le réc­it est cocasse. Cécile de France sem­ble n’avoir que quelques expres­sions à pro­pos­er, tan­dis que Robin­son Stévenin ne parvient pas réelle­ment à tenir tête à la dureté par­faite d’O­livi­er Gourmet, acteur des frères Dar­d­enne, co-pro­duc­teurs du film, dont Lau­rent Her­bi­et a repris de temps à autre la réal­i­sa­tion trem­blante. Entre une vois off un brin niaise et une réal­i­sa­tion qui devient très con­formiste dans les scènes con­tem­po­raines, le film n’est qu’à moitié réus­si.

La dernière faille de Mon colonel est plus cul­turelle : l’escalade de la vio­lence et la tor­ture en Algérie n’est pas nou­velle à l’écran. Le Petit Sol­dat de Jean-Luc Godard, Avoir vingt ans dans les Aurès de René Vau­ti­er, RAS d’Yves Bois­set, La Ques­tion de Lau­rent Heyne­mann, tiré du fameux témoignage d’Hen­ri Alleg, ou, plus récem­ment, La Trahi­son de Philippe Fau­con, traitaient déjà ces sujets. Il est tou­jours intéres­sant de rap­pel­er ce passé peu glo­rieux de l’his­toire française. Le prob­lème est que Lau­rent Her­bi­et ne con­tex­tu­alise jamais sa dénon­ci­a­tion : on entend quelques opposants français mais jamais d’indépen­dan­tistes. On ne voit la guerre et ses hor­reurs que du côté français. Où sont les sol­dats du FLN ? Où sont les pop­u­la­tions dif­férentes ? Qu’y a‑t-il de nou­veau dans son film ? Pas grand-chose. Pour fonder une réelle mémoire, puisque c’est de cela qu’il s’ag­it aujour­d’hui, il faudrait avoir une vision plus com­plète de l’His­toire. Même dans son aut­o­cri­tique, la France reste fer­mée sur elle-même.