Depuis la fin des années 1990, Fer­zan Özpetek est obsédé par trois choses : les méan­dres de la mémoire, les croise­ments entre petite et grande his­toire, la défense d’une homo­sex­u­al­ité épanouie. Ces thèmes struc­turent nom­bre de ses films, cer­tains étant con­cen­trés sur la quête iden­ti­taire et la recon­nais­sance de l’homosexualité (comme Ham­mam, 1996, ou Tableau de famille, 2001), d’autres bras­sant simul­tané­ment l’ensemble de ces ques­tions (comme La Fenêtre d’en face, 2003). Avec Mag­nifi­ca Pre­sen­za, ses dif­férentes obses­sions sont mêlées par le biais de la comédie sur­na­turelle. Le résul­tat n’est pas effrayant, il est juste insup­port­able.

Trente­naire homo timide et rêveur, Pietro (Elio Ger­mano) quitte la Sicile pour mon­ter à Rome et devenir acteur. Avec l’aide de sa cou­sine (Pao­la Minac­cioni, actrice comique et cabo­tine), il trou­ve un apparte­ment pour un prix étrange­ment raisonnable dans le quarti­er bour­geois du Mon­teverde. Sans se souci­er du com­porte­ment névrosé de la précé­dente locataire ou des regards fuyants du voisi­nage à ses ques­tions, Pietro embrasse avec can­deur sa nou­velle vie cita­dine. Il décou­vre vite la présence de fan­tômes dans un loge­ment où il est alors observé en per­ma­nence, comme s’il était lui-même une appari­tion mag­ique pour ces êtres igno­rant tout de leur état. Pietro va peu à peu se lier d’amitié avec ces spec­tres des années 1940 et recon­stituer l’histoire d’une troupe de comé­di­ens engagés dans la résis­tance.

Dif­fusé en VOD sur Orange et iTunes depuis le 10 juil­let 2013, le film dis­paraît de ces espaces pour venir hanter les salles le 31 juil­let. Cette dou­ble sor­tie doit aider une comédie dif­fi­cile à mar­keter sur les écrans français à exis­ter dans la marée des légèretés esti­vales. Jouant ouverte­ment la carte de la fan­taisie, Mag­nifi­ca Pre­sen­za cherche aus­si à dire quelque chose sur la dif­fi­culté de voir ses rêves brisés par la féroc­ité du réel (la troupe fan­toma­tique vic­time d’une trahi­son fatale, Pietro per­du dans la mas­ca­rade des cast­ings). Mais le pro­pos demeure vague et fort naïf. Ain­si le film s’étire-t-il à l’envi pour attein­dre pénible­ment la durée du long-métrage et s’étiole dans sa pseu­do-extrav­a­gance.

Si Mag­nifi­ca Pre­sen­za inter­roge la mémoire des per­son­nages et de la ville en exhumant le sou­venir d’événements fic­tifs de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, il con­voque aus­si une mémoire théâ­trale et ciné­matographique. Entre Six per­son­nages en quête d’au­teur de Lui­gi Piran­del­lo et Fan­tômes à Rome d’Antonio Pietrangeli (1961), où les fan­toma­tiques Mar­cel­lo Mas­troian­ni et San­dra Milo cohab­itaient avec le prince Eduar­do De Fil­ip­po dans une vielle demeure romaine, Fer­zan Özpetek charge son film de références dont il ne parvient pas à dépass­er le sou­venir. Chez lui, la présence de spec­tres aux per­son­nal­ités excen­triques ne donne lieu à aucune idée de mise en scène et ne con­stru­it qu’une orig­i­nal­ité de façade. La légèreté de la comédie ne doit pour­tant pas sig­ni­fi­er la minceur du con­tenu. Pour­tant, on touche le fond quand Pietro fait décou­vrir Inter­net aux fan­tômes de la sec­onde guerre mon­di­ale, fascinés par la recon­sti­tu­tion virtuelle de leur passé. Deus ex machi­na des temps mod­ernes, Google per­met de dénouer des fils dra­ma­tiques frag­iles en col­lant tous les per­son­nages der­rière un ordi­na­teur, pour leur révéler en un plan et quelques sec­on­des toute l’histoire des années 1950 à 2010 (« Quoi ? Les Améri­cains ont un prési­dent noir ! »…). Cette facil­ité nar­ra­tive est au niveau des clichés brassés par un film où l’homosexualité du héros, abor­dée en deux scènes bâclées, est instru­men­tal­isée pour « jus­ti­fi­er » la sen­si­bil­ité du seul per­son­nage capa­ble de voir les appari­tions spec­trales.

Özpetek a été plus per­ti­nent et plus juste­ment engagé. Avec toute la bonne volon­té du monde, on ne parvient plus à trou­ver quoi que ce soit pour sauver son ciné­ma, dont les hauts sont bien plus rares que les bas.