Man­ay­cay­cu­na, Pérou. 300 habi­tants. Un mon­tage alterné glisse des célébra­tions col­lec­tives de la semaine sainte au drame privé qui se scelle dans la mai­son du maire. Madei­nusa, sa fille, con­sacrée vierge du vil­lage… mais au fond plus Madeleine que Marie, rêve d’une autre vie, se jette sur un jeune baroudeur blo­qué dans le vil­lage. Bien­tôt, son désir fou de lib­erté out­repasse les lim­ites de l’hu­main, cor­rompt tout. À la fois ten­dre et bru­tal, exta­tique et inat­ten­du, étale et ellip­tique, néo-réal­iste et bunuélien, tel est le pre­mier film de Clau­dia Llosa.

Elles ont l’air si vraies, si crédi­bles, ces cou­tumes folk­lori­co-religieuses. Du ven­dre­di saint au dimanche de Pâques, dans le petit vil­lage péru­vien, la stat­ue du Christ a les yeux bandés. C’est «péri­ode sainte»: tous les péchés sont per­mis puisque Dieu ne voit rien. Pen­dant trois jours, la vie des habi­tants est donc scan­dée par l’élec­tion de la jeune Vierge – Madei­nusa of course, la céré­monie des cra­vates – les cra­vates des hommes sont coupées au ciseau, puis les femmes peu­vent choisir avec qui elles veu­lent couch­er, le comp­tage du temps grâce à une hor­loge en papi­er action­née par un vieil­lard, la con­sti­tu­tion d’une gigan­tesque fresque col­orée à par­tir de pétales de fleurs. Oui, elles ont l’air si vraies, si crédi­bles, ces cou­tumes – même au moment où la pro­ces­sion du Christ a lieu, on croirait presque voir un soupçon d’In­grid Bergman se gliss­er dans la foule, échap­pée de Voy­age en Ital­ie – et pour­tant elles sont un pur pro­duit de l’imag­i­na­tion de la réal­isatrice. Rien de véridique, rien d’ex­o­tique: aus­si bien, il faut sans doute par­ler de néo-réal­isme poé­tique.

Madei­nusa sig­nale une for­mi­da­ble dilata­tion du temps: les larmes de la vierge s’ar­rê­tent sur les joues de Madei­nusa, la fresque flo­rale pro­gresse imper­cep­ti­ble­ment. L’hor­loge en papi­er sem­ble la fig­u­ra­tion déli­cate d’un temps devenu arbi­traire. Sel­ma Mutal, la com­positrice du film, con­fie avoir tra­vail­lé sa musique à par­tir du silence. Per­ché à 3600 mètres d’alti­tude, le vil­lage paraît avoir absorbé à sa manière son et tem­po­ral­ité: sur le mode de l’as­phyx­ie.

Dans l’his­toire et la mise en scène de Madei­nusa, il y a quelque chose de très sem­blable à Terre jaune de Chen Kaige, le film phare de la cinquième généra­tion des cinéastes chi­nois. Les deux se déroulent dans un vil­lage isolé, les deux sont ryth­més par les fêtes du vil­lage, mais égale­ment par des chan­sons tra­di­tion­nelles, les deux instal­lent leurs per­son­nages dans de vastes panora­mas où l’homme, seul, se perd dans un cadre où le désert a pris toute la place. Cepen­dant, voilà l’essen­tiel: un étranger vient boule­vers­er l’or­dre des choses. Com­mu­niste dans Terre jaune, c’est un gringo de la ville dans Madei­nusa. Son irrup­tion, celle aus­si d’une loin­taine moder­nité, déclenche le drame. Le gringo est pho­tographe, elle baisse sa culotte pour la pre­mière fois pour lui, parce que c’est « péri­ode sainte » et que Dieu ne peut les voir. «Mon nom est sur ton T‑shirt» lui dit-elle, c’est que Madei­nusa (à ne pas pronon­cer comme le film de Godard) porte en son prénom même le désir de cette moder­nité. Par­mi ses jou­ets, que son père va détru­ire, beau­coup vien­nent de là-bas, Lima, les States, où elle voudrait s’en­fuir. Il lui pro­pose l’échap­pée, avec lui. De cet intrus déclencheur, les deux héroïnes chi­noise et péru­vi­enne s’en­tichent, mais celle de Terre jaune est déjà promise, celle de Madei­nusa aus­si – à son pro­pre père…

Car c’est une autre car­ac­téris­tique du film de Clau­dia Llosa que de cisel­er dans les pénom­bres des intérieurs un huis-clos famil­ial des plus vio­lents. La mère est morte, n’en sub­siste qu’une paire de boucles d’or­eille fétichisée par les deux filles. Le père, inces­tueux, bes­tial et cru­el, fait du chan­tage au viol sur ses pro­pres filles, ils dor­ment dans le même lit. Et ces deux sœurs, rivales et alliées à la fois – l’une coupe de force les cheveux de l’autre avant de s’écrouler en pleurs, rêvent d’un départ ou d’un ailleurs: «Je vais aller à Lima, pas toi.» C’est un rat, comme motif expi­rant au tout pre­mier plan de la mai­son en plan large, qui sym­bol­ise ce nœud de vipères; et la mort-aux-rats sert par con­séquent à faire place nette dans le foy­er… Clau­dia Llosa revendique sans sur­prise un héritage bunuélien. Notons enfin que de bout en bout Madei­nusa est éclairé par l’o­vale irra­di­ant du vis­age de Mag­a­ly Soli­er, son actrice prin­ci­pale, évidem­ment non pro­fes­sion­nelle.