Si l’on se sou­vien­dra du pal­marès du fes­ti­val de Cannes 2016 comme l’un des pires de son his­toire, la pau­vre Jaclyn Jose, héroïne de Ma’ Rosa, restera dans les mémoires l’actrice qui aura « volé » le prix d’interprétation fémi­nine à une Isabelle Hup­pert au som­met de son art dans le Elle de Paul Ver­ho­even. Bien enten­du, le reproche est absurde. Mais l’on peut légitime­ment s’interroger sur l’engouement du jury can­nois pour la presta­tion quelque peu atone de l’actrice philip­pine dans un film que l’on qual­i­fiera poli­ment de mineur, par un cinéaste qui n’en finit plus de lass­er. L’ironie ? Isabelle Hup­pert, très en forme ces derniers temps, doit l’une de ses plus mau­vais­es presta­tions de ces dernières années à… Bril­lante Men­doza, qui lui fai­sait pénible­ment jouer une otage peu crédi­ble dans Cap­tive, en 2012.

Paradoxes

Le cas Bril­lante Men­doza est assez édi­fi­ant : jadis (en fait, il n’y a même pas dix ans) chou­chou des fes­ti­vals avec des films comme John John, Ser­bis ou Kinatay, le réal­isa­teur philip­pin a sou­vent divisé, adepte d’une provoc’ un peu vaine, démon­stra­teur putassier d’une vio­lence crasse qu’il entend dénon­cer tout en l’exploitant. Si l’on ne saurait réduire l’ensemble de son œuvre à l’hypocrisie du procédé (le beau Lola est la preuve que le cinéaste a con­nu des instants de grâce), force est d’admettre que Men­doza n’intéresse plus guère ; la sor­tie en cati­mi­ni dans les salles français­es de son précé­dent film, Tak­lub, n’a pas vrai­ment pas­sion­né la presse, et encore moins le pub­lic.

La sélec­tion offi­cielle can­noise de Ma’ Rosa et le prix d’interprétation qu’il a récolté valent donc au film une exploita­tion un peu plus mus­clée que les derniers films de son réal­isa­teur. Ma’ Rosa est une mère de qua­tre enfants, mar­iée à un vieux junkie, reine de la débrouille et fig­ure archi-pop­u­laire de son quarti­er. Dans son épicerie de for­tune, elle fait tourn­er son petit busi­ness par­al­lèle de dealeuse… jusqu’à ce que la police les arrête, elle et son mari. S’ensuit une longue nuit au cours de laque­lle les qua­tre enfants du cou­ple vont tout faire pour réu­nir l’argent exigé par les flics cor­rom­pus pour libér­er leurs par­ents… Con­tre toute attente, dès les pre­mières min­utes, le film est une plutôt bonne sur­prise. En immer­sion com­plète dans les rues de Manille, Bril­lante Men­doza sem­ble avoir retrou­vé un rap­port hyper-sen­soriel à son ciné­ma, une forme d’urgence, dépouil­lée de tout effet inutile, qui matéri­alise très con­crète­ment le quo­ti­di­en de ses per­son­nages. La caméra colle à ses per­son­nages, et par­ti­c­ulière­ment à cette Ma’ Rosa solide et intran­sigeante, qui mène tout le monde (enfants, mari, voisins, com­merçants, famille) à la baguette. Tout sem­ble si brut, si dénué de tout arti­fice, qu’au-delà de l’inévitable impres­sion d’un geste doc­u­men­taire, Men­doza sem­ble au con­traire trou­ver une lib­erté renou­velée dans la nar­ra­tion. La fic­tion s’exprime dans des détails infimes, qui con­stru­isent des per­son­nages, des rela­tions, un début de ten­sion, qui cul­mine avec l’arrestation du cou­ple et une impres­sion­nante scène où, escorté jusqu’au com­mis­sari­at par des flics peu amènes, le cou­ple est encer­clé par famille et amis comme un duo de stars venues pren­dre un bain de foule.

Trop d’émotions

Las, passé ce pre­mier tiers, le film entier s’écroule. Entre les murs du com­mis­sari­at, Ma’ Rosa et son mari assis­tent, qua­si­ment impuis­sants, aux trac­ta­tions mi-menaçantes, mi-car­toonesques de la bande de pieds nick­elés qui a procédé à leur arresta­tion. Men­doza retrou­ve ses tra­vers habituels : ten­sion con­stru­ite sur une sur­ex­ploita­tion de la vio­lence (ici, ver­bale et physique), per­son­nages inter­change­ables et car­i­cat­u­raux, et chan­tage émo­tion­nel dont on ne sait trop s’il vise à tenir un dis­cours édi­fi­ant sur la réal­ité sociale de son pays (la police est cor­rompue, le peu­ple est prêt aux pires humil­i­a­tions pour sur­vivre) ou à faire pleur­er dans les chau­mières en avilis­sant ses per­son­nages à l’extrême (la fille ado­les­cente qui se vautre dans le caniveau après s’être lais­sée insul­ter sans bronch­er par une tante acar­iâtre ; le fils qui va se pros­tituer puis sup­pli­er son client de lui don­ner plus d’argent que prévu). Oubliant de coller à ses per­son­nages comme il le fai­sait si bril­lam­ment au début du film, Men­doza préfère s’en tenir à un scé­nario bégayant qui cul­mine sur une grossière et inutile répéti­tion des inter­minables scènes qui ont précédé. Hébétée, l’actrice Jaclyn Jose n’a plus grand-chose d’intéressant à jouer depuis belle lurette : un prix d’interprétation pour vingt petites min­utes d’ébauche de per­son­nage, c’est une sacrée aubaine.