Avec cinq films parci­monieuse­ment égrenés sur vingt-cinq ans, c’est peu dire qu’on fait de chaque nou­velle sor­tie de Whit Still­man un petit événe­ment. À plus forte rai­son lorsqu’il adapte l’autrice la plus proche, en pen­sées, de ses comédies sophis­tiquées (Jane Austen), et qu’il rap­a­trie, dix-huit ans après leur pre­mière col­lab­o­ra­tion, une comé­di­enne ayant dérivé très loin du rivage arty des Derniers Jours du Dis­co. À ce pro­pos, rares sont les acteurs capa­bles, en un choix, de chang­er du statut som­no­lent de promesse gâchée à celui d’interprète culot­té. C’est pré­cisé­ment le cas de Kate Beck­in­sale dans Love & Friend­ship, incor­po­rant dans cette his­toire de bad­i­nages et de remariages adap­té du court roman épis­to­laire Lady Susan, l’héritage de deux décen­nies de séries B d’ac­tion (Under­world en par­ti­c­uli­er, ain­si qu’une flopée de thrillers médiocres). Come back en amont duquel est scel­lée, pour la pre­mière fois et dans la langue de Shake­speare, l’u­nion d’un des réal­isa­teurs améri­cains les plus raf­finés et de sa muse lit­téraire.

Excès de vitesse

Ver­dict de ce curieux mélange des gen­res : si l’adaptation de Jane Austen par Whit Still­man pou­vait laiss­er crain­dre un excès de maniérisme, c’est pré­cisé­ment, mal­gré le risque iden­ti­fié d’une enflure de style, l’inverse qui se pro­duit. En réal­ité, si, il y a sur­chauffe, mais elle ne vient pas de là où l’on s’y attendait, mais plutôt d’un dépasse­ment de pro­gramme. Venant magis­trale­ment démen­tir, par la fringance générale du réc­it, l’image un peu guindée qu’on pour­rait se faire d’une dramédie cup of tea, Love & Friend­ship s’accorde si bien à la pétu­lance de son héroïne qu’il désavoue le faste des tableaux sta­tiques au prof­it d’une con­stante agi­ta­tion. Dès l’ouverture, tout va pour ain­si dire beau­coup trop vite. Trop vite pour que le cerveau du spec­ta­teur, com­plète­ment dépassé par le fuite en avant, assim­i­le autre chose qu’une cacoph­o­nie de pleurs, de cris et d’étoffes frois­sées. C’est que l’action, ubique et impar­tiale, dif­fracte d’un bout à l’autre les réac­tions tan­tôt favor­ables (les hommes, tou­jours séduits), tan­tôt hos­tiles (les femmes, moins dupes mais néan­moins impuis­santes), que provo­quent les intrigues de sa pro­tag­o­niste, Lady Susan. Glis­sant mali­cieuse­ment d’une ville à l’autre sans soucis du rac­cord, la fic­tion sem­ble dès lors piratée par sa ruse. Étince­lante dans son rôle de veuve en quête d’un bon par­ti, con­trainte à forcer l’invitation chez ses cousins les Ver­non dont elle espère soutir­er le beurre (un squat aux frais de la princesse) et l’argent du beurre (les faveurs de Regi­nald De Cour­cy, beau-frère de son hôte), Susan soumet le rythme du film à la toute-puis­sance de son débit de parole. À l’arrivée, si Still­man peut boost­er un vaude­ville endi­manché en comédie d’ac­tion vic­to­ri­enne, c’est qu’il trou­ve en Beck­in­sale le véhicule idoine à son désir de vivac­ité – inso­lente de ver­sa­til­ité pour sug­gér­er que sous cette veuve vol­u­bile se cache la plus grande garce du Roy­aume.

Triomphe de l’harmonie

L’essence épis­to­laire du roman trou­ve sa meilleure tra­duc­tion dans la démul­ti­pli­ca­tion du per­son­nage, l’impression d’emballement ten­ant au fait que Lady Susan gomme, en se sub­sti­tu­ant physique­ment aux let­tres, les dis­tances et délais de com­mu­ni­ca­tion. Il y a d’ailleurs, dans cette façon de réduire l’Angleterre des lords à un micro­cosme de poche, deux fan­tasmes gigognes : en pre­mier lieu celui de Lady Susan qui, à mesure qu’elle narre ses pro­pres exploits à sa con­fi­dente, cul­tive l’illusion de tenir le monde dans le creux de sa main ; et celui du cinéaste de recon­stituer une petite scène utopique, four­mil­lant certes de mani­gances, mais où rien, finale­ment, ne sem­ble trop prêter à con­séquences. Tout le pro­gramme comique réside ain­si dans l’écart entre la men­ace que représente Lady Susan aux yeux de la bien­séance, et la pro­tec­tion que lui apporte, para­doxale­ment, sa con­nais­sance du pro­to­cole.

Love & Friend­ship pro­duit ain­si du romanesque au car­ré, syn­chro­nisant dans un même élan deux pos­tures : faire de sa pro­pre vie un roman épis­to­laire (Susan procède essen­tielle­ment par l’écrit et la parole), et se charg­er soi-même d’en faire le réc­it. C’est un peu la part «Jane Austen» du pro­jet : por­trai­tur­er des per­son­nages si sournois qu’ils peu­vent, par leur maîtrise totale des codes (en l’occurrence la langue), faire sauter le ver­rou des sociétés les plus inflex­i­bles. Mais alors que, de l’aveu du cinéaste, le roman con­damnait plus fer­me­ment la fourberie de sa petite allumeuse, les films de Still­man se dis­tinguent tou­jours par leur pro­fonde bien­veil­lance. Voy­ant ses plans ruinés par une grossesse com­pro­met­tante, un mariage pour sauver les apparences et celui, heureux, de sa pro­pre fille avec Regi­nald de Cour­cy, la Susan du roman d’o­rig­ine se retrou­ve ain­si deux fois din­don. Tan­dis qu’à l’op­posée, digne devant la malchance, la Lady Susan de Love & Friend­ship finit par regarder d’un œil Fair-play le tri­om­phe du grand amour. Comme sou­vent chez le cinéaste de la « sam­bo­la », cette danse con­so­la­trice que Gre­ta Ger­wig inven­tait dans Damsels in Dis­tress, l’harmonie finit par impos­er sa loi.

Il y a ain­si chez Whit Still­man, au fil de ses fic­tions à retarde­ment (jamais con­tem­po­raines), l’affirmation d’un désir anachronique. Comme si, par­faite­ment hors du temps, son ciné­ma néces­si­tait le recul des années (voire, ici, des siè­cles) pour cro­quer nos traits les plus ataviques. Et si c’est la pre­mière fois qu’une his­toire du cinéaste aboutit à un dénoue­ment heureux, là où ses précé­dentes lais­saient leurs per­son­nages en proie au doute, c’est sans doute parce que son esprit « Club » a trou­vé, dans l’Angleterre de Jane Austen, un par­fait via­tique auquel se régénér­er.