Avec l’histoire d’une ado­les­cente qui, dans l’Allemagne de l’après-guerre, se retrou­ve seule à la tête d’une fratrie aban­don­née, la réal­isatrice aus­trali­enne Cate Short­land inter­roge le poids de l’idéologie des par­ents sur l’innocence de leurs enfants. Adap­tant la nou­velle anglaise La Cham­bre noire de Rachel Seif­fert, la réal­isatrice déploie son réc­it dans un cadre roman­tique et bucol­ique bien plus léger, voire creux, que le mérit­erait ce sujet. Sous des dehors trop maniérés, Lore est moins un por­trait sen­si­ble qu’une pesante démon­stra­tion, un film à thèse qui n’atteint jamais l’émotion à laque­lle pré­tend chaque image.

Il y a quelque chose, chez Cate Short­land, qui rap­pelle étrange­ment les films d’Andrea Arnold. Son intérêt pour le désir ado­les­cent peut-être, ou cette ten­ta­tive d’injecter des éclats de sen­su­al­ité, voire d’érotisme, dans des sit­u­a­tions a pri­ori inap­pro­priées. Plus encore, le virage roman­ti­co-bucol­ique récem­ment pris par l’Anglaise (dans son dernier long Les Hauts de Hurlevent) sem­ble par­tir d’une inspi­ra­tion proche de celle de Lore. Si cette fic­tion est envahie par motifs fleuris, rais de lumière et focus sur les brins d’herbe par­cou­rus par le vent, c’est que la réal­isatrice aus­trali­enne sem­ble puis­er elle aus­si dans cette imagerie un sym­bole de fougue ado­les­cente. Mais si com­para­i­son il y a entre ces deux réal­isatri­ces, c’est au désa­van­tage de Cate Short­land, dont la démon­stra­tion n’est que cela : l’argumentation d’un pro­pos, par­fois dou­teux, sur l’innocence de ces enfants livrés à eux-mêmes, qui repro­duisent sans réfléchir l’antisémitisme de leurs nazis de par­ents.

Ain­si Lore est une jeune ado­les­cente qui prend tant bien que mal en charge ses qua­tre frères et sœurs, délais­sés comme elle par leurs par­ents. Ils vont tra­vers­er une Alle­magne tout juste sor­tie de la guerre, ten­tant de rejoin­dre la mai­son de leur grand-mère à Ham­bourg. Le long des chemins, ils croisent la route d’un jeune juif rescapé des camps qui se met à les suiv­re. Lore se veut l’apprentissage, par la jeune fille et grâce à ce per­son­nage mas­culin, de l’ouverture à ceux qu’elle con­sid­ère comme des par­a­sites. Toute­fois la réflex­ion sur l’idéologie est posée mais jamais appro­fondie : le film évite inlass­able­ment de pren­dre les choses en mains.

Le réc­it est con­stru­it d’une façon bien curieuse : si on passe out­re la rage qui prend devant ce spec­ta­cle de désir mou (quelle fas­ci­na­tion un jeune homme sor­ti des camps peut-il éprou­ver pour cette petite famille d’antisémites livrés à eux-mêmes, et pour l’ingénue qui les guide ?), pire est toute­fois le twist qu’opère la fic­tion en révélant le pot aux ros­es : le jeune Thomas, en fait, n’était pas juif. Alors, quoi ? De quelle tolérance, de quel appren­tis­sage par­le-t-on vrai­ment ? Il s’agit plus, et plus sim­ple­ment, de l’ouverture d’une jeune fille au monde, à l’autre, à la sen­su­al­ité, que d’un pro­pos quel­conque sur la trans­mis­sion d’une idéolo­gie. D’où les motifs bucol­iques omniprésents : les bains dans les ruis­seaux, les cheveux qui frisent, etc. Il s’agit unique­ment de ten­ta­tion ado­les­cente, mal­gré ce que le film pré­tend. Et c’est bien pour cela qu’il pose prob­lème : car il n’offre, pour con­tre­poids à l’antisémitisme, à la bêtise bornée et à la naïveté puérile, que l’imagerie doucereuse asso­ciée à sa pro­tag­o­niste.

C’était déjà la forme que pre­nait Som­er­sault (2004), le pre­mier long de la réal­isatrice, présen­té à Cannes. Cate Short­land y fil­mait l’errance d’une jeune fugueuse, con­trainte à quit­ter le domi­cile famil­ial après avoir embrassé le petit ami de sa mère. Si le par­al­lèle avec Fish Tank d’Andrea Arnold est ici anec­do­tique, c’est parce que l’Australienne s’évertuait déjà à épuis­er les ten­sions de son intrigue dans une démon­stra­tion trop appuyée. Elle l’est d’autant plus, dans ce nou­veau métrage, qu’elle est dou­blée d’un sym­bol­isme facile. Ni Lore ni Cate Short­land n’atteignent donc la lib­erté à laque­lle elles pré­ten­dent. Lore, comme Som­er­sault avant lui, se mord la queue : il anni­hile sa lib­erté dans une mise en scène pesante dans laque­lle, à force de filmer le vent qui souf­fle, il ne reste plus de d’espace pour qu’entre un peu d’air.