Auréolée du sou­tien pub­lic et cri­tique apporté à son précé­dent film, Fish Tank, Andrea Arnold pour­suit sa car­rière avec une nou­velle adap­ta­tion du clas­sique d’Emi­ly Bron­të, Les Hauts de Hurlevent. Il s’ag­it, dans ce nou­v­el avatar du roman goth­ique arché­typ­al, de se débar­rass­er de l’im­age roman­tique du genre, de met­tre l’ac­cent sur la cru­auté émo­tion­nelle – un angle nar­ratif dont la réal­isatrice anglaise, engluée dans un sym­bol­isme bru­tal, peine à se dépêtr­er.

Heath­cliff aime Cathy, mais Heath­cliff est l’é­tranger, le moins que rien, le paria – qui plus est, il est cette fois noir, dans un York­shire du XIXème qui ne brille pas par sa tolérance raciale. Cathy l’aime aus­si : il sym­bol­ise son désir de lib­erté. Mais les con­ven­tions les sépar­ent, et cha­cun des deux ravive régulière­ment les déchirures qui vont les men­er, sans répit, au Dés­espoir, à la Folie et à la Mort…

Ah, le roman goth­ique !, les Grandes Pas­sions engoncées dans le car­can du comme-il-faut, les amants frag­iles lais­sés à la mer­ci des Vents de l’Ex­is­tence, qui vont les éroder cru­elle­ment, avant de les bal­ay­er comme autant de fétus de paille ! Man­i­feste­ment, les monts reculés du York­shire pro­fond et l’imag­i­naire d’An­drea Arnold ont en com­mun cette métaphore : les vents y hurlent à plein micro – c’est à croire que l’ingénieur du son le fait exprès !

Déter­minée à plonger son audi­toire dans des trans­es angois­sées comme autant de Rod­er­ick Ush­er, Andrea Arnold en rajoute dans le domaine des pluies dilu­vi­ennes. On ne peut d’ailleurs qu’ad­mir­er la con­stance de ses pro­tag­o­nistes qui, pour apais­er leurs tour­ments de cœur et de corps, passent des heures sous une pluie qu’on devine glacée, risquant à chaque instant une pneu­monie qu’ils n’at­trap­er­ont jamais, ce serait trop sim­ple. Par­fois, pour chang­er, la réal­isatrice préfère la brume, sous laque­lle les paysages du York­shire sont d’ailleurs fort pho­togéniques…

Le bes­ti­aire local est égale­ment dia­ble­ment utile à Andrea Arnold : ce vent omniprésent, ces pluies colos­sales, c’est le sym­bole de la pas­sion impétueuse ; les ani­maux, celui de l’ir­ré­press­ible force bes­tiale de l’in­stinct et du désir qui pos­sè­dent Cathy et Heath­cliff (et même Hind­ley, le frère de Cathy, qui se livre à des ébats noc­turnes dans les four­rés lors d’une séquence impromptue, mais prob­a­ble­ment très sig­nifi­ante). Le mon­tage va donc nous assén­er aus­si sou­vent que pos­si­ble – et c’est très sou­vent pos­si­ble – ces plans ani­maux : man­i­feste­ment, qu’il soit vent, pluie, ou ani­mal de pas­sage le sym­bole doit être ressas­sé à l’en­vi si l’on veut qu’il soit com­pris.

Quant à ses pro­tag­o­nistes humains, Andrea Arnold va divis­er le réc­it en deux temps : l’en­fance et l’âge adulte. La caméra portée va nous don­ner, dans un pre­mier temps, l’oc­ca­sion de percevoir le monde à tra­vers les yeux de Heath­cliff, le mutique étranger qui, avant de savoir par­ler la langue locale, doit dans un pre­mier temps ren­dre ses regards sur­ex­pres­sifs. La caméra court quand Heath­cliff court, se perd dans les cheveux de Cathy avec lui, et subit comme lui les coups revan­chards assénés par Hind­ley, le frère jaloux. C’est impor­tant que ces moments soient bien ressen­tis, perçus : on s’en resservi­ra à l’âge adulte avec des cita­tions directes et frontales, afin de mieux dépein­dre les sen­ti­ments d’Heath­cliff.

Lâchée dans les monts du York­shire, Andrea Arnold par­court Les Hauts de Hurlevent avec la légèreté d’un batail­lon d’in­fan­terie. Sa volon­té avouée de met­tre en scène les ter­ri­bles blessures et les obses­sions mor­bides des per­son­nages du roman (en lieu et place de la lec­ture hol­ly­woo­d­i­enne de celui-ci, beau­coup plus romanesque) est tout à fait louable, le choix de situer son action dans un cadre minéral, âpre pro­pre à con­stru­ite un con­texte digne du roman goth­ique, égale­ment. La lour­deur pachy­der­mique avec laque­lle la réal­isatrice illus­tre son pro­pos, en revanche, l’est beau­coup moins. Vouloir apporter du sang neuf à un texte mille fois adap­té, c’est bien, mais ce n’est pas tout.