Lorsque l’on a appris que Luc Besson allait pro­duire et sauver de l’anonymat ce polar améri­cain plutôt intéres­sant sur le papi­er, on pou­vait se dire qu’il y a avait du change­ment dans la ligne pro­duc­tiviste de l’écurie Europa­Corp. Or, bien qu’il révèle de sincères ambi­tions et sem­ble vouloir dépass­er les effets branchés d’un genre qui s’use sans vrai­ment se renou­vel­er, Lit­tle New York accu­mule bien trop de mal­adress­es et de facil­ités scé­nar­is­tiques pour que l’on con­sid­ère la donne (d’EuropaCorp et du genre) changée.

Polar implan­té au cœur du quarti­er con­sid­éré comme la poubelle de New York, Lit­tle New York brosse l’existence de trois per­son­nages qui vont se frot­ter et se crois­er avant de dérap­er sur une glis­sante réal­ité. Quarti­er fan­tôme situé de manière à ce que la stat­ue de la Lib­erté lui tourne le dos, Stat­en Island est habité ici par de pitoy­ables mafieux et d’indécrottables per­dants. En guise de per­son­nages, le réal­isa­teur a cher­ché à prélever trois échan­til­lons représen­tat­ifs de ce micro­cosme. Sul­ly (Ethan Hawke), jeune mar­ié stérile, débouche les fos­s­es scep­tiques de son quarti­er en atten­dant d’être père de famille. Parmie Tar­zo (Vin­cent D’Onofrio), fier mafieux cas­tré par sa mère, désire lui voir son pou­voir s’étendre à tout Stat­en Island. Enfin, Jasper (le cas­save­tien Sey­mour Cas­sel) est un hum­ble épici­er sourd-muet qui se fait exploiter par la mafia locale alors que son seul des­sein est de gag­n­er aux cours­es. Pos­sédés par un rêve improb­a­ble, tous trois ron­gent leur soli­tude, viv­o­tent et vont, suiv­ant l’horizon qu’ils veu­lent attein­dre, être pro­gres­sive­ment dépassés par la malchance et leurs minables com­bi­naisons.

Pre­mière réal­i­sa­tion du scé­nar­iste de Jack (F.F. Cop­po­la) et du remake U.S. de J.-F. Richet, Assaut sur le cen­tral 13, James DeMona­co a imag­iné une fable en reprenant les traits du film de gang­sters et celui de braquage. Con­stru­it autour d’un point et un temps où les trois per­son­nages se retrou­vent liés, le réal­isa­teur a dess­iné trois lignes bigar­rées et trois tra­jec­toires que l’on suit sans clarté chronologique par des détours et des flash-backs revis­ités. Sans toute­fois détru­ire la lis­i­bil­ité du réc­it ni frag­menter les séquences en elles-mêmes, Lit­tle New York, avant de refonder plus loin sa linéar­ité, déplace sans véri­ta­ble brio les pièces d’un puz­zle à recon­stru­ire. Ain­si et mal­gré la petite dis­trac­tion qu’augure ce réc­it lorgnant du côté de Taran­ti­no et son Reser­voir Dogs, le film dévoil­era des par­ti pris agaçants (la réal­i­sa­tion trem­blée) et par­fois con­ster­nants (le ren­du sonore où chaque séquence se clôt sur une inquié­tante poussée de cris enragés et de sour­des et très désagréables explo­sions).

L’idée du réal­isa­teur étant de dévoil­er le désœu­vre­ment et la morne exis­tence de ces per­son­nages, il est notable aus­si que Lit­tle New York ne parvient à faire cohab­iter ni à tran­scen­der l’atmosphère ténébreuse du polar et ces retours à une veine plus quo­ti­di­enne. Le pro­logue où, sur le for­mat d’un reportage drôle et ironique, nous est présen­té le quarti­er le plus mécon­nu de la grosse pomme servi­ra ain­si d’ultime vis­ite avant que l’espace du film se lim­ite à un bal­ayage rapi­de et imper­son­nel des lieux (alors que le titre orig­i­nal est Stat­en Island). À côté de cela, des ralen­tis poé­tiques sur l’environnement alen­tour et des gros plans démon­strat­ifs ser­vent à nous rap­pel­er com­ment une telle entre­prise d’habillage et d’éparpillement styl­is­tique accuse la logique con­fuse sinon com­pro­met­tante d’un réal­isa­teur con­fron­té à sa pre­mière œuvre.

Pour ce qui est des inter­prètes, il sem­ble que rien n’a été fait non plus pour que les acteurs puis­sent se révéler à tra­vers ces per­son­nages pris­on­niers de leur des­tin et par la suite habités d’un sur­saut de folie. Le rôle de benêt frag­ile qu’interprète Ethan Hawke dans les scènes avec sa femme et celle où il se perd dans la sec­onde moitié du film tel un évadé psy­cho­tique, est joué de manière si pous­sive et exac­er­bée que l’on en regret­terait presque Mel Gib­son. Le trop rare Vin­cent D’Onofrio, grâce à son physique mas­sif et son inquié­tant ric­tus, con­va­inc plus lorsqu’il retourne sa veste de mafieux pour se hiss­er sur la cime d’un arbre en agi­ta­teur écologique. Quant à Sey­mour Cas­sel, c’est bel et bien son per­son­nage de sourd-muet con­traint aux tâch­es de bouch­er qui éveille l’intérêt et offre au cast­ing un soupçon d’humanité (même si son impro­vi­sa­tion chap­linesque est bien trop appuyée).

Inutile de révéler la con­clu­sion d’un scé­nario qui a déjà usé à plein les retourne­ments en cas­cade pour décrédi­bilis­er encore davan­tage un film qui se paie le luxe d’un deus ex machi­na inopérant et à jamais dan­gereux. On ne fera pas état non plus du revire­ment con­de­scen­dant de la fable vers une morale écol­o­giste. Bien qu’elle sig­nale le côté foutraque et guig­no­lesque de l’affaire. Rien à sig­naler alors si ce n’est que Scors­ese et Lumet (7h58 ce same­di-là) peu­vent dormir tran­quilles et que même si les sou­venirs restent flous, cer­taines séries améri­caines vision­nées dans le passé dévoilaient une fac­ture bien plus séduisante et des tra­jec­toires par­fois même plus intri­g­antes.