L’Homme fidèle de Louis Gar­rel a tout de la chronique parisi­enne inspirée du mari­vaudage. Il s’ouvre par un plan sur la Tour Eif­fel puis dévoile un immeu­ble hauss­man­nien dans lequel on décou­vre Abel (Louis Gar­rel) qui vit chez sa com­pagne Mar­i­anne (Laeti­tia Cas­ta). Mar­i­anne se sépare d’Abel pour son amant Paul, dont elle est enceinte. D’emblée, le film se dis­tingue par le sur­jeu des acteurs prin­ci­paux (notam­ment la sidéra­tion d’Abel face à l’annonce de Mar­i­anne) et annonce la “règle de trois”[1] qui régit l’ensemble, ce pre­mier tri­an­gle amoureux étant bien­tôt suivi par un autre : Abel perd de vue Mar­i­anne, mais la retrou­ve huit ans plus tard à l’enterrement de Paul, à l’oc­ca­sion duquel ils rede­vi­en­nent amants. C’est sans compter sur Ève (Lily-Rose Depp), la sœur de Paul, amoureuse d’Abel depuis l’enfance et à présent majeure.

L’homme en devenir

L’homme, aus­si gauche que fidèle, est mû par une véri­ta­ble quête de la mas­culin­ité. Lui qui désir­erait pren­dre des déci­sions échoue pour­tant à accom­plir le moin­dre geste du quo­ti­di­en. Qu’elles soient impor­tantes ou triv­iales, celles-ci revi­en­nent à Mar­i­anne : c’est elle qui com­mande au restau­rant à sa place, c’est elle qui l’envoie faire l’amour avec Ève lorsqu’il est hési­tant. Il n’a d’ailleurs pas d’endroit à lui, vivant chez l’une ou l’autre femme. L’impuissance d’Abel se man­i­feste aus­si par son déséquili­bre, le per­son­nage ne ces­sant de tomber alors même qu’il aimerait occu­per l’espace et trou­ver sa place dans la vie des deux femmes dont il est amoureux. Une scène vers la fin du film se révèle dans cette per­spec­tive assez par­lante : Abel, qui part à la recherche de Mar­i­anne sur son lieu de tra­vail, court jusqu’à elle et tombe en chemin. La caméra pan­ote et dévoile les talons aigu­illes de l’amante qui domine Abel de tout son haut, écras­ant presque son vis­age. D’où le ver­sant comique, la mal­adresse du per­son­nage flir­tant avec le bur­lesque, reg­istre qui sied par­faite­ment à Gar­rel et dans lequel il s’était illus­tré dans Le Red­outable en 2017. Pour autant, le surem­ploi des ressorts comiques atteste d’une cer­taine dis­pro­por­tion et transparaît dans la théâ­tral­ité du jeu (l’exagération des expres­sions et des sen­ti­ments) et le ridicule des démarch­es des acteurs accen­tu­ant le moin­dre de leurs pas. A for­tiori, l’écriture du film n’est pas sans quelques mal­adress­es, chaque moment de l’intrigue étant énon­cé par les per­son­nages de manière lit­térale, à l’exemple d’une scène où Ève demande plate­ment à Mar­i­anne de lui “don­ner” Abel (nous pour­rions aus­si citer la scène où Mar­i­anne demande à Abel de faire l’amour avec Ève) et que, cette dernière refu­sant de répon­dre, part  d’un : “Alors c’est la guerre et on ver­ra bien qui la gag­n­era” avant de tourn­er les talons sur un air de marche mil­i­taire.

Le mystère féminin

La car­ac­téri­sa­tion du trio amoureux s’avère avant tout arché­typ­ale avec d’un côté Mar­i­anne, la femme fatale, et de l’autre Ève, fig­ure de can­deur et de pureté – jusque dans le code ves­ti­men­taire, les rouges et noirs de Mar­i­anne con­trastant avec les couleurs claires et chairs d’Ève (d’où les réso­nances bibliques qui ren­voient aus­si à la dual­ité entre la scar­let woman[2] (Mar­i­anne) et la Madone (Ève) qui ne sont pas sans rap­pel­er la vision de la féminité à l’ère vic­to­ri­enne). Au cen­tre, pris entre deux feux, Abel, l’homme inno­cent, fidèle et bafoué. Car même Ève finit par le tromper et donc, aux yeux d’Abel, par se per­ver­tir, devenant une fig­ure aus­si fourbe que Mar­i­anne. Le cinéaste n’évite pas le ser­mon voire un cer­tain sex­isme, fustigeant les femmes qui l’entourent parce qu’elles s’avèrent infidèles, con­traire­ment à lui. L’écriture du per­son­nage de Mar­i­anne se révèle d’ailleurs assez prob­lé­ma­tique car si le cinéaste désire en faire une fig­ure indépen­dante et affranchie du sexe opposé, elle est sans cesse décriée (par Abel, Joseph et Ève mais aus­si par des per­son­nages sec­ondaires) comme une per­son­nal­ité manip­u­la­trice. Ain­si, le film entre­tient un mys­tère (de l’ordre du “mys­tère féminin”[3]) en ménageant le doute sur ses actions : Joseph, l’enfant de Mar­i­anne, part du principe que parce que sa mère a des amants, elle aurait assas­s­iné Paul.

On peut toute­fois se deman­der si L’Homme fidèle ne relève pas d’une forme d’autocritique sur l’incapacité à com­pren­dre les femmes et à être aimées d’elles (c’est tout l’enjeu du per­son­nage d’Abel) et si ain­si, par une forme d’introspection, le cinéaste ne verse pas dans l’autodérision[4]. Cette aut­o­cri­tique, fonc­tion­nant sur une mise en miroir, offre des par­al­lèles intéres­sants entre Abel et Joseph, ce dernier cher­chant aus­si à com­pren­dre le fonc­tion­nement de ceux qui l’entourent (dans un rap­port per­vers, enreg­is­trant son entourage pen­dant leurs ébats sex­uels), ce pourquoi Abel finit par lui con­fi­er : “J’ai été comme toi, moi aus­si.” Une belle scène, vers la fin, mon­tre ce que le long-métrage peut offrir de meilleur : Joseph sort de l’école, Abel croise son regard. Le temps s’arrête et sans dire un mot, adulte et enfant se com­pren­nent, tous deux per­dus dans un envi­ron­nement qui leur échappe.

Notes

Notes
↑1 La Règle de trois est le nom d’un court-métrage de Louis Gar­rel, sor­ti en 2011. Le même tri­an­gle amoureux était à l’œuvre dans Les Deux Amis, son pre­mier long-métrage sor­ti en 2015.
↑2 Une tra­duc­tion lit­térale sig­ni­fierait la “femme écar­late”, autrement dit, la femme fatale, forme déguisée et polie de la « pros­ti­tuée » dont la société vic­to­ri­enne patri­ar­cale raf­fo­lait mais qui, para­doxale­ment, octroy­ait à ces femmes un statut social inférieur.
↑3 Simone de Beau­voir, Le Deux­ième Sexe, pp. 399–400, Gal­li­mard, “Folio”, 2017 “De tous ces mythes, aucun n’est plus ancré dans les cœurs mas­culins que celui du “mys­tère” féminin […] Dire que la femme est mys­tère, c’est dire non qu’elle se tait mais que son lan­gage n’est pas enten­du ; elle est là, mais cachée sous des voiles ; elle existe par-delà ces incer­taines appari­tions. Qui est-elle ? un ange, un démon, une inspirée, une comé­di­enne ?”
↑4 La présence à l’écran de Laeti­tia Cas­ta, sa com­pagne à la ville, ren­force alors la con­fu­sion que le film entre­tient entre l’ac­teur et le per­son­nage et ques­tionne le con­flit entre la dis­tance et l’introspection.