Avec son titre aux airs de film d’aventure épique – le titre orig­i­nal, « Le Roi de Bastøy », est un brin plus nuancé –, Les Révoltés de l’île du Dia­ble sem­ble pour­tant lorgn­er volon­tiers sur Le Ruban blanc de Michael Haneke. Dans les deux cas, c’est une impres­sion trompeuse, pour un film qui prend son temps et sait sur­pren­dre.

Quelques instants après le début du film, appa­rais­sent à l’écran les mots « ce film est inspiré d’une his­toire vraie ». Ô joie sans partage, ô épiphanie : seri­ons-nous en présence d’un de ces films – tou­jours plus nom­breux, sem­ble-t-il – qui pensent néces­saire de rat­tach­er leur sujet à une réal­ité his­torique pour y trou­ver leur jus­ti­fi­ca­tion ? Voire, pire : d’un de ceux qui, s’étant arrogé cette suprême let­tre de mar­que, ne jugent pas néces­saire d’aller plus loin, la « réal­ité » de leur sujet sup­pléant facile­ment au manque de regard artis­tique du film ?

Après de telles prémices, le cri­tique grognon se cale dans son fau­teuil, le cœur partagé entre l’effroi, à la pen­sée de devoir subir un énième pen­sum his­torisant sans per­son­nal­ité, et la colère de voir cette engeance per­fide se mul­ti­pli­er sur les écrans. Eh bien : le cinéphile grognon peut s’asseoir sur ses idées pré­conçues – cette fois, il en sera pour ses frais.

Si l’origine réelle du scé­nario de Les Révoltés de l’île du Dia­ble est avérée, le réal­isa­teur Mar­ius Holst ne met aucune­ment l’accent sur la recon­sti­tu­tion. Celle-ci, la pour­tant minu­tieuse recréa­tion d’une mai­son de cor­rec­tion du début du XIXe siè­cle sur une île norvégi­en­ne, ne sert que de toile de fond à un film qui se pose, bien vite, en métaphore sym­bol­ique des jeux de pou­voir se nouant autour des crimes les plus abjects.

Mieux encore : man­i­feste­ment con­scient que son réc­it pour­rait men­er à une con­clu­sion prévis­i­ble, Mar­ius Holst se joue de son spec­ta­teur en mul­ti­pli­ant les cli­max, autant de fauss­es pistes qui trompent le spec­ta­teur. S’il se rédui­sait à cela, ce jeu entre artiste et audi­toire serait plaisant, mais, encore une fois, le pro­pos du réal­isa­teur est autre : non seule­ment il con­stru­it des per­son­nages, mais il les fait dépass­er leurs pro­pres cadres. C’est ce cadre du réel, dont nous craignions au début qu’il enferme Les Révoltés de l’île du Dia­ble, qu’il s’agit de vain­cre.

Tout en per­sis­tant dans un réc­it con­stam­ment crédi­ble – car, juste­ment, le cli­max nar­ratif n’existe que rarement dans la réal­ité – Mar­ius Holst s’interroge sur le monde intérieur de ses pro­tag­o­nistes. Adver­saires puis com­plices, dou­ble face d’une même pièce, ses deux per­son­nages prin­ci­paux (la forte tête, arrivée depuis peu, et le syco­phante du pou­voir, sur le départ) sont à l’aube de leur vie adulte, à ce moment charnière où le corps de l’homme peut réalis­er les rêves de l’enfant. Par­tant de l’idée que la nar­ra­tion ciné­matographique sim­pli­fie et ampli­fie le réel pour les besoins du réc­it, Mar­ius Holst parvient à pos­er ses deux per­son­nages en fig­ures sur­réal­istes : réelles, crédi­bles incar­na­tions des jeunes hommes de la révolte de Bastøy, elles dépassent le réel. Elles représen­tent les héros trag­iques que, pro­fondé­ment, ces deux jeunes hommes rêvent encore de devenir.

Ain­si, alors que le début du film, la sévérité de son image neigeuse, ouatée, l’om­niprésence des vis­ages fer­més et d’un pou­voir oppresseur ren­voient immé­di­ate­ment au Ruban blanc, Les Révoltés de l’île du Dia­ble glisse douce­ment, sans qu’on ne s’en rende compte, vers le réc­it allé­gorique, poé­tique. De Haneke, on passe à Jar­musch, à son Dead Man qui, lui aus­si, mêlait onirisme et his­toire, en quête d’un homme meilleur. À mesure que le réc­it pro­gresse, Mar­ius Holst change son rythme, alterne les mon­tages nerveux et les moments posés, crée des images tout droit sor­ties d’un rêve (un renne qui marche sur la mer, un navire de guerre sor­tant de la brume à quelques enca­blures d’une plage, l’immensité neigeuse qui envahit le cadre…). Bien­tôt, nous quit­tons la recon­sti­tu­tion pour abor­der aux rives d’un réc­it mythique, ample et héroïque, aux saveurs proches des sagas nordiques ances­trales, de celles qui lais­sent le héros brisé d’avoir affron­té ses Némé­sis, qui n’étaient pas celles qu’il attendait, et qu’il n’a pas vain­cu comme il croy­ait le faire. Brisé d’être devenu adulte, en somme.